Les Masques de Nyarlathotep

Charles Vennick's diary - 9
Vide et froid

[Cette entrée du journal est manuscrite. L’écriture est hésitante et plusieurs ratures rageuses ponctuent le texte].

22 janvier 1925, la chambre du Padre
Comment ai-je pu être aussi naïf? Un instant j’étais plongé dans mes recherches à la Central Library, passionné par cette affaire auréolée de mystère, et une fraction de second plus tard, je tombais dans un vide abyssal et noir.

Jeanne est morte. Ma tendre petite femme est morte.

Ils sont venus me chercher et Jimmy me l’a annoncé. Les meurtriers de Jackson ont tué ma Jeanne comme ils ont tué mon ami.

Comment ai-je pu être naïf au point de penser que notre petite enquête sur des assassins n’aurait pas de conséquences?

Je dois me forcer pour écrire ces mots, mais ils ancreront cette vérité dans la froide réalité : Jeanne est morte par ma faute.

Non. Je ne peux pas emprunter ce chemin. Jeanne est morte par la main de maniaques qui s’imaginent membres d’un culte, elle est morte à cause de l’inefficacité de “New York’s Finest” qui laisse de tels animaux écumer la ville.

J’écris depuis la chambre du Padre. Je n’avais pas la force de rester chez moi, de dormir dans notre chambre où Poole m’a fait identifier la dépouille de ma bien-aimée.

Je suis tellement las mais je n’arrive pas à trouver le sommeil. J’ignore de quoi demain sera fait pour notre groupe, mais une chose est sûre: je n’abandonnerai pas. Je les retrouverai et je leur ferai payer.

View
Charles Vennick's diary - 8
Curiosité et malaise

21 janvier 1925, Home sweet home
J’ai demandé à Jeanne d’appeler l’université pour me faire porter pâle une nouvelle fois. J’ai beau avoir mauvaise conscience d’agir de la sorte, mon désir d’en apprendre plus a pris le pas. Ironiquement, c’est peut-être cela qui fait de moi un bon professeur…

Néanmoins, je me suis vu forcé de prendre une pause au bout d’à peine deux bonnes heures de lecture : j’ignore s’il provient du contenu de l’ouvrage ou des circonstances dans lesquelles nous l’avons obtenu, mais le malaise que je ressens à sa lecture est aussi réel que profond.

22 janvier 1925, Hell’s Kitchen
J’ai donc profité de cette pause imprévue pour me rendre au Diable Farceur – A la surprise de Jimmy – dans le but d’étudier de plus près les reliques qui accompagnaient le livre.
C’est donc dans le modeste appartement de notre ami (mes mains hésitent sur le clavier au moment de le qualifier d’ami, mais il faut croire que des événements comme ceux que nous avons vécu la veille tendent à rapprocher) que j’ai pu me pencher sur ces étranges objets et sur les non moins étranges symboles qui les ornent.

  • Le sceptre est orné de hiéroglyphes typiquement égyptiens. J’anticipe que les recherches que j’ai effectuées plus tard dans la journée à la Central Library: ils signifient “Niambe, mien est ton pouvoir”.
    Niambe semble être un dieu parmi un panthéon plus large, pris pour dieu suprême en Afrique occidentale et méridionale.
  • Le bol est couvert de runes qui ne me disent rien et dont je n’ai trouvé aucun équivalent lors de mes recherches. Vu le mot faisant référence au cule de la chauve-souris des sables qui l’accompagnait, nous devrions probablement consulter le professeur Cowles.
  • La cape en plumes bigarrées est en fait composée de plumes de flamant rose (oiseau que l’on retrouve naturellement en Afrique centrale).
  • Le Masque est en acacia de Californie (j’ai du mal à m’expliquer cela, s’agirait-il d’un faux?) et ressemble à un patchwork de quatre visages différents.
  • Les gants sont en tissus, garnis de griffes à la base des doigts. Les griffes proviennent apparemment d’un grand félin mais il m’est difficile d’en savoir plus. Peut-être devrais-je consulter un confrère zoologiste.
View
Violet Franklin's diary - Le début du cauchemar ?
Extraits de la vie d'une dilettante new-yorkaise

Cher journal,
En ce jour, je ne t’écris point depuis ma table de travail comme à l’habitude. Ce soir, c’est depuis la table de travail du docteur Alexandr Bratovich que je t’écris. J’ai dû me décider à ne pas rentrer suite aux récents évènements, indubitablement liés à notre enquête en cours, et j’ai bien peur avois mis la main dans un implacable engrenage qui risque de me dévorer, comme je suspecte qu’il ait dévoré Roger Carlyle, si je n’y fais pas attention.
Ce matin pourtant, tout avait commencé paisiblement. J’ai appelé le docteur Bratovich en me souvenant d’un détail légal. À la suite de la disparition de Roger Carlyle, mais surtout, celle de son médecin, le docteur Ellington, le dossier médical de Carlyle a été transféré aux archives centrales et est disponible en consultation sur demande. Quelques minutes plus tard, nous voilà en route vers les archives médicales, et le temps d’attendre la libération du dossier, le docteur Bratovich m’emmène dans une boutique occulte. Notre égyptien Naratotep est aux abonnés absents, mais le culte de la chauve-souris des sables du professeur Cowles également. Il ne faut donc rien écarter. Le vendeur nous conseille un ouvrage à priori sérieux, sur les différents cultes des tribus africaines, que j’achète afin de lire.
Après la boutique, nous retournons aux archives où nous récupérons le dossier, et l’épluchons dans un café non loin de là. Il décrit en gros la démence de Roger Carlyle, envoyé par sa sœur chez le docteur Ellington, et l’impuissance de celui-ci face à ce rêve, et surtout, l’obnubilation de Roger face à celle qu’il appelle sa Prêtresse, une certaine Anastasia M’Weru. Quelques détails sur les rêves de Roger sont également décrits, principalement une croix ansée inversée, un immense triangle asymétrique, et une chose qui l’appelle à devenir un Dieu avec lui…
De retour à l’appartement, un paquet par porteur m’y attendais. Je pensais d’abord à un envoi de grand-père, mais en ouvrant la boite, ce que je crus d’abord une mauvaise plaisanterie, s’avoue en réalité selon Jimmy T. être un avertissement. En effet, un rat décapité s’y trouvait, sa tête embrochée sur une pique. J’ai bien sûr dénoncé cela à la police, mais, ce n’est pas le pire. En fin d’après-midi, un malheur n’arrivant jamais seul ; Jimmy T. insiste pour qu’on se rende armés, au diable farceur. Son ton très inhabituel m’interpelle, et, accompagné d’Edgar et d’un revolver, nous nous rendons au bar, où Jimmy T. est en conversation avec le professeur Vennick, effondré. Acte exécrable, sa femme vient d’être assassinée par la secte que nous pourchassons. Lui offrant mes condoléances, je me propose de le ramener chez lui, et de le déposer à une rue de son domicile pour ne pas alerter la police, avant de me rendre chez le docteur Bratovich qui reste injoignable. Ceci pourrait paraitre étrange, mais au vu des derniers événements, j’ai du mal à savoir en qui avoir confiance, si ce n’est en ces quelques personnes qui mènent l’enquête avec moi. Jusqu’où cette secte peut agir impunément ?
Arrivés chez le docteur, nous le découvrons effondré, lui aussi. Sa chienne, Maïka, a été éventrée par ces sauvages et est à l’article de la mort. Par chance, un vétérinaire l’a stabilisée, mais la pauvre bête est loin d’être tirée de ce mauvais pas. Je contacterai la clinique vétérinaire du docteur Matthew Jones à la première heure demain matin, puis directement Jonah Kensington, en espérant que rien ne lui soit arrivé de grave…
Qui aurait pu faire le lien si rapidement entre nous tous, si ce n’est l’inspecteur Poole ? Ce scélérat d’Emerson ? Ou simplement Silas N’Kwane en réponse au cambriolage de sa boutique ? Toujours est-il que l’avertissement plus ou moins brutal dont nous avons été victimes prouve que nous suivons la bonne piste, et que le filet se resserre sur le responsable du meurtre de Jackson

View
Alexandr Bratovitch's Diary - 5
Extrait du journal intime d'Alex, le 20 janvier 1925

“ Il est des qualités vocales spécifiques aux hommes comme d’autres le sont aux bêtes et il est terrible d’en entendre l’une quand la source devrait en être l’autre ”

Qui donc essayais-je de tromper?

Moins de dix minutes après ma ferme intention de démissionner définitivement de l’affaire, me voici dans un taxi en route vers la Central Library pour y rejoindre le reste de la troupe.

J’aimerais être de ceux qui préfèrent leurs certitudes moelleuses à l’inconfort du doute mais je n’en fait définitivement pas partie. Ma curiosité est bien trop grande pour s’accommoder d’un esprit trop étroit.

Il faut croire qu’on ne se refait pas.


Sur le trajet, je décidai de reporter la question de N’Kwane et d’attendre que nous eussions visité sa boutique ce soir-même, avant de me prononcer. Qui sut alors ce qu’on trouverait derrière ce portail grotesque qui barre la route de sa cave? Je priai pour que des documents compromettants s’y trouvent et me sortent de ce dilemme intérieur. Plongé dans ces pensées, je regardai sans le voir le paysage urbain défiler à travers la vitre de l’automobile alors que ma main gauche caressait le scalpel enfoui au fond de la poche de ma redingote.

Quelques instants plus tard, j’étais à l’entrée du bâtiment majestueux, grimpant deux à deux les marches interminables menant à un portail aussi haut qu’imposant. Tout dans l’architecture de style beaux-arts du bâtiment vous poussait à l’humilité. Une fois à l’intérieur, je lus l’emblématique panneau “Silence s’il vous plait” et ne pus refréner le besoin de marcher sur la pointe des pieds comme on marche sur des oeufs, cherchant le groupe d’un regard silencieux.

Ils étaient tous là, au milieu du hall, autour du Dr Vennick qui tenait un ouvrage à la main. De toute évidence, ils n’avaient rien trouvé de décisif sur la signification du mot “Narlatotep” . Encore une piste qui se terminait en cul-de-sac.

Le Dr Vennick soutenait la thèse d’un Dieu Egyptien inconnu au panthéon mais rien n’était moins sûr. Je participai à la recherche et trouvai une piste bien maigre en me basant sur les syllabes répertoriées de l’ancienne Egypte et découvrit que le mot “hotep” signifiait “ le couchant, la paix, la plénitude” .

Bref, nous n’étions absolument nulle part.
Je proposai dans la foulée de poser la question à mon libraire spécialisé dans l’occulte, mais sans grande conviction.

Sur ce, nous décidâmes de quitter les lieux.


Violette dû nous quitter prestement car elle était attendue à un vernissage avec sa soeur et son compagnon tandis que le Père Lambardi proposa au reste du groupe de retourner au Diable Farceur pour remettre en commun nos connaissances. J’eus un moment d’hésitation mais sus que si j’expliquais ce qu’il s’était passé à Hell’s Kitchen en fin de matinée, je ne saurais quoi dire et quoi taire. De plus, je voulais m’assurer que Jimmy s’en était sorti indemne. Avec un peu de chance, il leur expliquerait tout, ce qui soulagerait en partie ce fardeau moral que je porte sur mes épaules.

M’attendant à retrouver un champ de bataille, quelle ne fut ma surprise lorsque, sur place, tout paru aussi propre que la veille. Aucune trace de fusillade, les vitres étaient intactes et aussi sales qu’à l’habitude. Je fus troublé mais je ne pipai mot. Le regard de Jimmy, visiblement sain et sauf semblait m’encourager dans ce sens.

Pendant qu’ils mettaient tous en commun leurs connaissances, je ne pu m’empêcher de scruter la pièce du regard en cherchant le moindre impact de balle mais n’en trouvai aucun. Je me demandai si la cave avait subit le même ravalement et si N’Kwane avait disparu à son tour, comme par magie. 
Comme si le fait d’effacer toute trace d’un événement pouvait effacer l’événement lui-même. Sur cette pensée profonde, je vidai mon verre d’un trait et me concentrai sur la conversation.

Le Père Lambardi suggéra qu’on contacte la fondation Penhew et que nous tentions d’entrer en contact avec Faraj Najir , parfaitement conscient que les chances d’aboutir étaient minces. D’autres hypothèses et propositions fusèrent de toutes parts alors que la lumière naturelle se mit à décliner dans le bar, signe qu’il était bientôt l’heure de retourner au Dju Dju, comme convenu.



Au environs de 21h, nous étions devant la porte de la boutique. Bien que nous l’eussions fracturée la veille, il sembla qu’elle fut réparée dans l’intervalle, signe que notre dernière effraction n’était pas passée inaperçue. Nous n’eûmes pas le temps de nous en inquiéter que Jimmy avait déjà pénétré les lieux, l’arme au poing. Le Professeur Vennick tendit deux lampes que le Père Lambardi et moi-même prirent en charge. Les mains libres, il put à son tour dégainer son arme et investir les lieux.


Une fois dans la boutique, la tension était palpable. Le jeu des lumières rendait l’endroit plus lugubre et inquiétant que jamais, tout semblant bouger et prêt à nous donner l’assaut, les animaux empaillés en première ligne de front. 

Arrivés à la cave, le portail grotesque semblait plus inhospitalier que jamais. Le professeur me demanda de m’approcher de lui avec ma lampe pour qu’il pût en dessiner les symboles. Ceci fait, Jimmy posa l’oreille sur le portail. Il prétendit entendre un bruit et sorti la fameuse clé de sa poche pour ouvrir le sésame qui obtempéra sans broncher.

Je le suivis de près pour éclairer l’ouverture qui donna sur une pièce de taille moyenne, longée d’une dizaine de tambours et au milieu de laquelle se trouvait une dalle de pierre, épaisse, reliée à un système de poulies. Au fond, il me semblait entendre quelques gémissements mais la lumière de la lampe ne permettait pas de voir si loin. Tout au plus pouvions nous discerner des rideaux vers lesquels on s’approcha à petits pas prudents.

Tout d’un coup, mon sang ne fit qu’un tour: quatre hommes, bondirent de derrière les rideaux et foncèrent vers nous tambours battants ! Leurs babines retroussées et leur peau livide, striée de veines pourpres, trahissaient la rage ou quelque maladie exotique dont je n’eus pas le temps de m’inquiéter. Une chose était certaine, ils nous attaquaient, l’écume aux lèvres et ne semblaient pas vouloir entendre raison. Un tir de sommation ne sembla pas freiner leur charge. Conscient de mon rôle, je restai alors derrière Jimmy et utilisai ma lampe comme balise pour lui faciliter la visée.


Dans la cohue, le réflexe de la fuite était tentant mais je me rendis vite compte que le prêtre nous avait quittés et que j’étais la seule source de lumière disponible. L’agitation était telle que la lampe balançait de tous les côtés ne dévoilant que sporadiquement ces créatures enragées. Si la situation n’avait été aussi périlleuse, elle aurait été parfaitement ridicule.


Malgré tout, la première tomba très vite mais les trois autres furent autrement plus coriaces, l’une d’elles blessant même Jimmy au bras en le mordant jusqu’au sang. 
Je tentai de lui prêter main forte à l’aide de mon scalpel de fortune, lacérant le vide, en vain. Le professeur Vennick s’encouru à notre rescousse dès qu’il le put et ce n’est qu’après un moment interminable qu’ils vinrent enfin à bout de ces abominations.


Alors que j’essayais de recouvrer mes esprits et mon souffle, je regardai de plus près le visage émacié de ces pauvres âmes. Mais le professeur interrompit mon geste, me demandant d’éclairer l’alcôve dissimulée derrière les rideaux. Je contournai les gisants en prenant soin de garder mes distances et m’exécutai, mettant ainsi en lumière une série d’objets, tous aussi étranges les uns que les autres : un bol en cuivre, un sceptre et une sorte de serre-tête gravés, une peau de léopard, une cape en plumes bariolées, un gant assorti de griffes, un masque africain particulièrement répugnant et un bout de papier .



Mais alors que nous reprenions nos esprits et que le Professeur récupérait ce butin d’artefacts étranges, nous entendîmes tous, de concert, un bruit qui sembla venir de sous la dalle, au milieu de la pièce. Le son était trop sourd pour en cerner les contours. 

Jimmy pris l’initiative de soulever légèrement la dalle grâce au système de poulie afin de savoir ce qui se tramait en dessous et c’est à ce moment-là que notre sang se glaça instantanément…


Un bruit affolant sorti du trou en une explosion sonore intense que chaque parcelle de mon corps ressenti comme autant de piqures d’insectes. Après une seconde d’hébétement, nous fuîmes la pièce à toutes jambes sans demander notre reste bien que Jimmy eu la présence d’esprit de fermer le portail à clé derrière nous.
 Nous montâmes quatre à quatre les marches des escaliers et fonçâmes en ligne droite, renversant tout ce qui pu se trouver entre nous et l’air libre. 

Dans ma course, je vis du coin de l’oeil le Prêtre Lambardi qui nous attendait devant la porte mais je ne freinai pas pour autant, le laissant loin derrière, tentant de sauver qui peut, c’est-à-dire moi.
 Arrivé à ce qui me semblait être une distance raisonnable, je cessai enfin ma course, haletant, en attendant que le reste de la troupe finisse par me rejoindre. Tout le monde répondit présent à l’appel. Ce n’est, hélas, qu’à l’abri du danger qu’il me vint l’idée de m’en inquiéter…



De retour à Hell’s Kitchen, nous discutâmes de ce que nous avions vécu. Je leur fis part de mon inquiétude à propos des personnes qui étaient captives sous cette dalle, hurlant à la mort, et qu’il fallait prévenir les autorités. Le prêtre semblait de mon avis et envisageait même de faire une déclaration anonyme, si nécessaire. Mais Jimmy nous regarda d’un air étrange. Comme si nous divaguions. Quand je lui en demandai la raison – m’attendant à ce qu’il refuse de venir en aide à ces pauvres détenus pour une raison qui ne ferait à nouveau sens que pour lui – il me pris totalement à contrepied…


Selon lui, ces cris n’étaient absolument pas humains.


J’objectai pour la forme mais plus j’y pensais, plus c’était évident. Aucun groupe d’humains, même par millions, n’aurait pu produire le son impossible dont nous avons été témoins. 

Je gardai la bouche ouverte le temps de contempler mon déni et ne la refermai qu’un fois avoir vidé le verre qu’il venait de me servir.

Sur ce constat complètement délirant mais qui sembla être tacite, nous décidâmes de rentrer chez nous.


Jimmy me pris à part pour me demander de lui prêter des ouvrages personnels qui auraient pu l’aider à trouver les questions à poser à N’Kwane. A mon grand désarroi, celui-ci n’avait malheureusement pas disparu par magie avec le ravalement de la façade du Diable Farceur. 
Je ne compris pas bien ce que mes livres auraient pu lui apporter comme aide mais si cela pouvait me permettre de ne pas avoir à redescendre dans cette cave, il pouvait prendre ma bibliothèque entière, avec toute ma bénédiction.

D’ailleurs, à l’heure où je t’écris, cher lecteur, Owen vient juste de quitter mon appartement, une douzaine d’ouvrages entre les bras. Mais pour l’heure, la seule chose qui me hante l’esprit c’est ce cri. C’était un cri, c’est certain. Aucun doute là dessus.

Mais ce n’était pas un cri d’hommes.

View
Violet Franklin's diary - Le début des réponses
Extraits de la vie d'une dilettante new-yorkaise

Cher journal,
Ce matin, Edgar a reçu un appel du bar du diable farceur annonçant que des éclaircissements sur notre enquête s’y trouvaient. Après les menaces du bandit, dont j’ai fait part à Edgard, il ne m’a pas laissé m’y rendre seule, et ne m’a laissé entrer dans la tanière du vieux loup qu’après y avoir vu le père Bruno y rentrer également. Je ne l’admettrai sans doute pas publiquement, mais je pense qu’il a bien fait ; qui sait quels sombres secrets recèlent les caves de ce maudit établissement ?
Contrastant avec l’humeur désastreuse de la veille, je suis chaleureusement accueillie à l’odeur du café. Loin de rivaliser celui auquel je suis habituée, il est cependant très correct au vu de l’endroit. Les sautes d’humeur de ce bandit me déstabilisent quelque peu, et très vite, il nous apprend avoir cambriolé l’appartement de Silas N’Kwane pour y trouver une clé, et va plus loin, en reliant le noir à un culte. Surprenante, bien que logique, déduction de sa part au vu du signe distinctif porté par les agresseurs, et la porte étrange couvertes de symboles découverte la veille.
Quelques instants plus tard, un de ses informateurs semble revenir avec un nouvel élément. Un mot. « Naratotep ». Ce mot à forte consonnance Egyptienne, m’est inconnu, mais j’ai à peine effleuré la très vaste Histoire de cette civilisation. Le professeur Vennick, le père Bruno et moi nous rendons donc à la Central Library à la recherche d’un quelconque indice, pendant que Jimmy T. et le docteur Bratovich s’occupent de leurs affaires courantes. Le docteur nous rejoint d’ailleurs dans l’après-midi et semble troublé. Un de ses patients sans doute ?
Nous ressortons bredouilles de la bibliothèque, et alors qu’ils se préparent à fouiller la cave douteuse je rentre avec Edgar me préparer pour le vernissage de l’exposition de Victoria Post. Daisy et Howard m’y accompagnent, et surprise, nous y croisons Erika Carlyle accompagnée de son garde du corps. Je profite de l’occasion pour l’approcher et nous évoquons très brièvement le mystère entourant la disparition de son frère. Ne voulant pas la brusquer, je n’ai pas insisté pas quand elle a changé de sujet et ai passé quelques dizaines de minutes supplémentaires à parler des toiles de Miss Post.
Nous avons, comme à notre habitude, terminé la soirée au Cotton Club, où Morgan nous a expliqué toute la problématique de la gestion des lignes de fret des paquebots transatlantiques en direction de l’Europe. Vaste sujet, que j’avoue avoir volontairement laissé de côté quand il nous a présenté son ami Jack Mc Connell…

View
Charles Vennick's diary - 7

20 janvier 1925, Hell’s Kitchen
Jimmy a appelé pour nous donner rendez-vous au Diable Farceur. C’est Jeanne qui l’a eu en ligne et elle a montré des signes d’inquiétude. J’ai essayé de la rassurer mais je ne pense qu’elle soit dupe. J’ai appelé l’université pour me faire porter pâle.

Jimmy semblait de bonne humeur, il avait même préparé du café. Après son altercation avec Violet chez Emerson, on dirait un autre homme. Notre malfrat est bel et bien retourné chez Silas, mais a “seulement” pénétré par effraction dans son appartement après avoir attendu que ce dernier s’en aille, accompagné d’hommes à l’accoutrement similaire à celui des meurtriers de Jackson. Jimmy a volé une clé massive dans l’appartement de Silas. Pensant qu’il s’agissait de la clé du souterrain, nous avons convenu de retourner à la Boutique Juju à la tombée de la nuit. Nous avons également fait le point sur les pistes qu’il nous reste : elles semblent invariablement mener hors de New York. Nous devrions prendre contact avec Gavigan de la Fondation Penhew et tenter notre chance en envoyant un courrier à Faraz Najir… même si le pli a fort peu de chances d’arriver.

Avant que nous ne partions, l’un des acolytes de jimmy lui signale qu’un contact aurait entendu le mot prononcé “Naratotep” à plusieurs reprises, en relation avec Silas. Je prendrais le temps plus tard dans la journée d’effectuer quelques recherches à ce sujet, mais sans succès.

19 janvier 1925, Harlem, Boutique Juju

Une fois de plus, mon cœur battait la chamade. Et si Silas nous attendait, accompagné de ce grand noir qui le sert de garde du corps ? Heureusement, il n’en était rien. Jimmy est facilement venu à bout de la réparation de fortune effectuée sur la porte que nous avions fracturée la veille, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, nous étions de retour à l’intérieur et prenions le chemin du souterrain. Cette fois, j’ai pris le temps de recopier posément les symboles de la porte.

Notre intuition ne nous avait pas trompés : la clé trouvée par Jimmy était bien celle de la porte. Celle-ci s’est ouverte sans faire de caprice, sur une grande pièce. Près de la porte, des tambours. Au centre, une grosse dalle de pierre reliée à un système de poulies qui semble permettre de la lever. Au fond de la pièce, un rideau, qui masque ce qui semble être encore une autre pièce.

Soudain, Alex nous fait remarquer les gémissements qui émanent de derrière le rideau. Les battements de mon cœur résonnent dans mes oreilles, Jimmy et moi mettons le rideau en joue et le Padre l’ouvre brusquement, révélant 4 personnes grièvement blessées, la peau en lambeaux et le pas chancelant, entamant une lente marche dans notre direction.


J’ai vu des choses pendant la guerre. J’ai vu des soldats blessés faire preuve d’héroïsme en poursuivant le combat en dépit de blessures atroces. Mais le spectacle qui s’offrait à nous n’avait rien à voir avec cela. Selon toute logique, ces personnes devraient être mortes, ou au minimum incapables de se mouvoir, et pourtant elles ne semblaient même pas souffrir de leurs blessures. Les écrits qui vont suivre pourraient me faire passer pour fou, et je me suis moi-même demandé si je ne l’étais pas devenu en couchant ces mots sur papier, mais cela m’a permis de mettre de l’ordre dans mes idées. J’ai maintenant acquis la certitude que ces personnes étaient déjà mortes. Comment des morts pourraient-ils se mouvoir, je n’en ai encore aucune idée, mais le doute n’est pas permis : aucune étincelle de vie telle que nous la connaissons n’animait ces corps.
-—————-

L’un d’eux s’approche de moi et tente de me frapper au visage. Heureusement, mon entraînement militaire prend le dessus et me sort de cette léthargie horrifiée et je l’abats d’une balle en pleine tête. Si la suite est un maelstrom de coups de feu assourdissants, de coups et même de morsures de la part de ces abominations. Leur résistances est hors du commun, l’une d’entre elles était encore debout après que Jimmy ait logé trois ou quatre balles dans son corps et ne semblait pas ressentir la moindre douleur.

Le fracas du combat s’est tu aussi subitement qu’il avait débuté. J’ai eu l’impression de m’éveiller d’un rêve agité, de découvrir la situation autour de moi. Bruno n’était plus en vue, je pense qu’il a été pris de panique en arrivant aux mêmes conclusion que moi, et je ne peux pas l’en blâmer. Jimmy était bien amoché au bras (un morsure apparemment) et Alex indemne. Sa bravoure m’a surpris : pour tout civil non-entraîné qu’il est, il a tout de même tenté de se battre avec un scalpel.

Nous avons procédé ensuite à une fouille rapide des lieux et j’ai pris le contenu de l’alcôve dans laquelle étaient cachés les morts : un bol recouvert de symboles et accompagné d’un papier signé “le Grand Prêtre de la Chauve-Souris des Sables”, un sceptre orné d’hiéroglyphes, une sorte de serre-tête, des gants dont les doigts se terminent par des griffes, le livre intitulé “Sectes d’Afrique Centrale” (celui-là même qui avait disparu de la bibliothèque de Miriam Atwright, et un masque à l’allure particulièrement dérangeante, sorte de patchwork de 4 visages.

Alex et Jimmy ont ensuite insisté pour soulever la dalle, dont émanait un bruit de mastication de mauvaise augure. La dalle levée de quelques centimètres, le bruit s’est intensifié et, quelques instants plus tard, un cri glaçant a retenti. Ce hurlement a éveillé en moi une peur primale, tant et si bien que je me suis précipité sur la poulie pour relâcher la dalle. Cet événement a mis fin à notre visite, tacitement, nous étions tous d’accord : il était temps de sortir de là.

20 janvier 1925, Hell’s Kitchen
De retour au Diable Farceur, nous avons longuement débattu – malgré la fatigue – sur la suite des événements. Devions-nous mettre le feu à cette maudite cave? Y envoyer la police? Alex s’est montré rigoureusement opposé à la première solution : il est persuadé que les bruits s’échappant de sous la dalle sont ceux de prisonniers.
Pour finir, nous avons convenu d’envoyer la clé à la police, accompagnée d’une lettre anonyme.

Des objets que j’ai pris dans la cave, je n’ai ramené que le livre à la maison. Je n’aime pas l’idée de cacher les autres objets à Jeanne, mais je ne veux pas la mêler à cette histoire. Et je ne vois pas comment lui expliquer les événements de ce soir sans passer pour un fou. Jimmy prendra soin de cacher les objets.

20 janvier 1925, Home sweet home
La curiosité l’a d’abord emporté sur la fatigue et j’ai entamé la lecture du livre que nous avons trouvé, Sectes d’Afrique Centrale. Cependant, les poids des événements de la journée n’a pas tardé à se faire sentir et le sommeil à me rattraper.

View
Alexandr Bratovitch's Diary - 4
Extrait du journal intime d'Alex, le 20 janvier 1925

“Tout homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition”



Je viens de rentrer chez moi et peine à rassembler mes esprits .
Il me faut écrire les événements de ces dernières heures pour mieux en saisir la portée.
..et prendre un décision.

Ce matin du 20 janvier 1925, je me rendis à l’aube au cabinet pour y consulter des dossiers et ouvrages relatifs aux névroses de guerre. Le conflit mondial de la précédente décennie fut une sorte d’expérimentation à large échelle qui amena son lot d’études et de patients d’un tout nouveau genre. La vulnérabilité de notre cerveau – en dehors de toute lésion apparente – à l’horreur et au macabre entrouvrait des perspectives aussi passionnantes qu’infinies.

De toutes les lectures à disposition, je m’intéressai particulièrement à l’ouvrage de Freud intitulé “Considérations actuelles sur la guerre et la mort” . Il semble que le Herr Doktor soit obnubilé par la question. Et pour tout te dire, cher lecteur, je commençai à rejoindre son obsession. Je ne te cacherai pas que Jimmy T, alias « la Torche », n’est pas étranger à ma démarche.

C’est un vétéran qui fut blessé lors de la grande guerre en Europe et j’eus l’intime conviction que dans son baluchon, il ramena bien plus qu’une balafre au visage. Sa désinhibition totale vis-à-vis de la violence et de l’ordre établi ainsi que son amoralité manifeste et à toute épreuve sont probablement autant de stigmates de guerre qu’il hérita de cet enfer. Du moins, en partie. Et ceux-ci attisèrent ma curiosité au plus haut point.
 Mais au-delà de l’intérêt strictement professionnel, je dois bien concéder le fait que j’envisageai, comme Sun Tzu en son temps, d’étudier le cas comme on analyserait la capacité de nuire d’un prédateur potentiel, pour mieux s’en préserver.

L’ouvrage dans une main, je commençai à rédiger son patronyme de l’autre, sur une feuille encore vierge, quand le téléphone du cabinet retenti. Mon nouveau sujet d’étude lui-même était au bout du fil et nous invitait à le rejoindre dans sa tanière. Je raccrochai, insérai la page à peine titrée de son nom dans un classeur éponyme et me mis en route vers Hell’s Kitchen.

Lorsque j’arrivai sur les lieux, vers 9h30, le groupe avait déjà trouvé sa place autour de la table habituelle. 
En revanche, ce qui fit entorse à la règle, c’est que Jimmy T. fut d’un naturel particulièrement jovial et avenant. Il m’accueillit à la porte, me serrant la main avec emphase tout le long, me proposant un café qu’il aurait même pu boire à ma place s’il avait poussé la politesse jusque dans ses retranchements. Je ne crus pas une seule seconde à cette mascarade mais jouai le jeu, le demandai noir, et souhaitai le bonjour à l’assemblée.



Mister T. avait quelque chose à nous dire et ne s’en fit pas prier.

Il nous confia qu’en surveillant la porte d’entrée de Silas N’Kwane dans la nuit, il vit deux hommes, ressemblant à s’y méprendre aux deux intrus ayant fuit l’hotel Chelsea la nuit du meurtre de Jackson, s’en aller avec le locataire des lieux. Il aurait alors profité de l’occasion pour fouiller l’appartement de N’Kwane dans lequel il aurait, prétend-il, trouvé une clé; celle qui devrait providentiellement ouvrir la porte souterraine du Dju Dju.



Le Père Lambardi et moi-même dialoguâmes du regard, ni l’un ni l’autre ne semblant convaincu par le récit. Pourquoi aurait-il laissé filer les deux meurtriers? Comment se fait-il qu’il préféra fouiller les lieux (qui auraient pu être aisément fouillé plus tard) plutôt que de suivre le trio, profitant d’une occasion qui, elle, ne se représenterait peut-être jamais?
 Quand le Professeur fit remarquer que cela impliquait qu’à l’heure qu’il était, Silas N’Kwane fut forcément au courant du double cambriolage et qu’il serait désormais sur ses gardes, Jimmy balaya la crainte, pourtant légitime, d’un revers de main. Il argua que N’Kwane avait probablement été exfiltré et qu’il ne serait dès lors plus un obstacle, quand bien même cette hypothèse fut de loin la moins probable. A moins que les dés n’eussent été évidemment pipés.

Jimmy insista pour qu’on retourna sans délais à la boutique et l’assemblée ne fut pas foncièrement réfractaire à l’entreprise dès lors qu’on patienta jusqu’à la nuit venue pour minimiser les risques. C’est à ce moment qu’un larbin de la Torche, Owen , s’approcha de lui et lui susurra dans l’oreille en lui tendant un bout de papier. Jimmy le lu, chercha ses mots et nous dit alors qu’un de ses hommes avait questionné vigoureusement un nègre dans la rue à propos de Silas N’Kwane et que celui-ci aurait frénétiquement répété le mot “Naratotep” . Sans autre forme d’explication.


Ce mot ne dit rien à personne, pas même au Professeur mais tout cela n’avait manifestement ni queue ni tête, ce que le Père Lambardi ne manqua pas de faire remarquer avant de proposer, de guerre lasse, que nous allions à la Central Library pour essayer de creuser cette nouvelle piste.
 Ainsi, nous vidâmes nos tasses d’un trait et prîmes la direction de la porte…mais une main interrompit mon élan en m’articulant à mon insu. Jimmy T. dit au reste du groupe que je les rejoindrais plus tard car il avait besoin d’un conseil qui nécessitait mes compétences. Alors que mon corps faisait face à l’audience, je pivotai lentement la tête vers la torche, les yeux vitreux et la bouche bée, comme un pantin désavouant son ventriloque, mais j’obtempérai car j’eus l’intuition que bientôt, tout allait faire sens.

Son sourire forcé disparu au moment même où la porte du bar se ferma derrière le reste du groupe. Il me regarda d’un air grave, se dirigea vers l’entrée de la cave et me demanda de le suivre.

 En bas de l’escalier se trouvait une première pièce peu éclairée si ce n’est par la lumière faiblarde qui filtrait d’un soupirail au travers duquel j’entendis sourdement le reste du groupe discuter en attendant leur voiture. Jimmy fit une pause dans son élan et me montra une porte annexe me disant qu’il avait besoin de mon aide. Quand il l’ouvrit, mon sang ne fit qu’un tour.

Silas N’Kwane était là, menotté à un siège, le visage tuméfié et un filet de sang figé pendant de sa lèvre inférieure. Il avait perdu connaissance et je l’aurais pris pour mort si son torse n’avait pas été animé d’un faible mouvement de va et vient, à peine perceptible. Owen se tenait à deux mètres de là, le poing enroulé dans un tissu maculé. La pièce exhalait le rance, la peur et l’urine dont une flaque sous la chaise trahit l’origine. Pendant un moment, je pensai tant que je ne pensai plus. Le sol se dérobait à mes pieds. Je me tournai vers Jimmy en l’implorant du regard.

Voyant que je ne sus plus où donner de la tête, il mit fin à ma stase et prit la parole. Il voulait que j’interroge N’Kwane. Si nous voulions de bonnes réponses il fallait, jugea-t-il, poser les bonnes questions, ce dont il admit avoir été incapable jusque là. Ainsi estimait-il que ma capacité d’analyse de la psyché humaine me donnait le pouvoir de la manipuler à ma guise, fut-ce dans une cave et sous la contrainte. 



Tout dans cette pièce m’empêchait de rassembler mes idées. Je ne sus dire alors si Jimmy avait l’esprit malade ou pragmatique. S’il faisait preuve de démence ou d’une lucidité parfaite qui me faisait défaut. J’en perdis tout mes repères tant et si bien que je ne dis mot, contournai sa personne et me dirigeai vers l’escalier. Je jurerais, dans mon élan, lui avoir dit quelque chose mais je suis parfaitement incapable de m’en souvenir. Je crois avoir décliné son offre. Mais l’ai-je seulement fait? Ce dont je me souviens par contre, c’est qu’il m’intima l’ordre de ne pas en parler avant qu’il ne le fasse lui-même dans ses propres termes. La menace qui suivit ne m’étonna guère.



Jimmy T demanda à son acolyte à la main ensanglantée de me raccompagner chez moi mais à peine arrivés en haut des marches de l’escalier, on entendit subitement une voiture freiner derrière la porte d’entrée du bar avant que les vitres n’explosent dans un vacarme assourdissant, que je n’entendis pas. Owen me jeta au sol et me traina derrière le comptoir en espérant éviter les balles de mitrailleuses qui fusaient de partout. Jimmy T nous rejoint presque immédiatement, l’arme au poing, et fit signe à son homme de main de m’extraire vers la sortie arrière du bâtiment. Tout cela, je le vécu au ralenti, presque par procuration, car mon esprit était ailleurs, coincé un étage en dessous. Alors que la Torche tirait à tout va pour nous couvrir, les mitrailleuses firent une pause forcée. C’est à cet moment de bref répit que je suivis religieusement l’ordre des irlandais et courrai tête baissée vers une porte arrière où nous attendait une voiture. Nous démarrâmes sur les chapeaux de roue laissant derrière nous Jimmy, fermement décidé à défendre son fief.

Sur le trajet nous menant jusqu’à mon domicile, je ne pu m’empêcher d’inspecter frénétiquement chaque partie de mon corps en quête d’une blessure quelconque. J’étais hagard mais sauf. Owen me parla tout le long mais mes oreilles n’entendaient rien d’autre qu’un sifflement strident. Les coups de feux dans le bar avaient creusé une tranchée à même mes tympans.



Et me voici, une heure plus tard, chez moi, la plume à la main tremblante et les oreilles engourdies.

La situation dans laquelle je me trouve est aussi improbable que la possibilité qu’un jour tu me lises, cher lecteur. Bien que je fus à deux doigts de mourir, ce n’est pas tant la fusillade qui m’accapare actuellement l’esprit. Ca, je peux le rationaliser et prendre de la distance vis-à-vis d’un événement qui ne me concerne guère. Ce n’est pas non plus le fait d’avoir laissé Jimmy derrière moi qui me préoccupe car je n’ai pas le moindre doute sur sa résilience et sa capacité à faire face. Non. Ce qui me trouble c’est ce vieil homme dans la cave. J’ai beau chercher à m’en laver les mains, rien n’y fait. L’absolu se dérobe à mes pieds pour faire place au doute dans lequel le bien et le mal se confondent en une masse informe. La seule chose pour laquelle il me reste encore un semblant de certitude à ce stade c’est que nous n’avons pas la preuve formelle de la culpabilité de Silas N’Kwane. Et tant que je n’ai pas cette preuve, rien ne justifie les méthodes de Jimmy.

Seulement voilà, si – et je dis bien si – N’Kwane s’avère complice du meurtre de Jackson et peut-être d’autres encore, n’a-t-on pas effectivement le droit, voire le devoir d’agir? Quand bien même il serait Scariface lui-même ou le malin personnifié, devais-je défendre l’homme ou accabler le monstre? Le plus troublant est que j’aimerais qu’il soit mort. Ni par humanité ni par haine mais juste pour qu’il ne soit plus ce dilemme moral qui me ronge de l’intérieur.

Cette pensée à elle seule me terrifie.



La perte immédiate de repères moraux face à l’effroi est fascinante. Ces principes qu’on construit autour de nous comme autant de murs de pierre ne s’avèrent très vite n’être que des fétus de paille. Je ne peux m’empêcher de repenser à mes lectures de l’aube et à ces rescapés de la grande guerre. Ces patients – que je qualifiais d’un nouveau genre – ont peut-être perdu le sens commun mais peut-être, je dis bien peut-être, ont-ils juste gagné en lucidité. Ce qui nous semble être une porte close sur le réel n’est peut-être qu’un porte ouverte sur un monde plus vaste qu’il n’y parait. Et la violence, le macabre et l’horreur en sont peut-être la clé.

Quoiqu’il en soit, je suis confronté à un choix cornélien: condamner cette porte à jamais et rester sur mes acquis ou l’ouvrir toute grande pour foncer tête baissée, au risque de me perdre. C’est, semble-t-il, le prix de l’émancipation et de la découverte.

Non. C’est décidé, je reste chez moi et reprends le cours de ma vie, là où je l’ai laissée il y a quelques jours à peine. Je laisse Miss Violet, le Professeur Vennick et le Père Lambardi à leurs recherches. Je n’ai pas le gout du danger d’un Jimmy T et certainement pas la graine d’aventurier d’un Elias Jackson. Je ne suis qu’un praticien de Harlem aux certitudes bien établies et dont la seule ambition est de mourir le plus tard possible de la manière la plus douce possible.



C’est entendu, je ne bouge plus de chez moi.

View
Charles Vennick's diary - 6
Les secrets de la Boutique Juju

19 janvier 1925, Cimetière d’Evergreen
J’aurais préféré me retrouver devant une classe d’étudiants, mais ce lundi ont eu lieu les funérailles de Jackson et je me devais de lui présenter mes respects une dernière fois. Pauvre Jackson, c’est un bien maigre groupe qui est venu lui présenter un dernier hommage. Je m’y attendais un peu, ses relations ont toujours été dispersées sur tout le globe, mais j’avais tout de même espéré le voir mieux entouré. Cela renforce encore ma motivation à tirer cette histoire au clair, et surtout à mener à bien l’enquête qu’il voulait nous confier… comme une sorte de dernière volonté.

19 janvier 1925, Emerson Imports
Si cette journée avait débutée dans une sorte de léthargie mélancolique, il faut croire que l’univers tend à maintenir un certain équilibre, tant le reste de cette journée s’est avéré mouvementé.
Nous nous sommes rendus chez Emerson Imports, dont nous avions trouvé une carte de visite avec le nom de Silas N’Kwane griffonné au verso. Nous avons eu le déplaisir de faire la connaissance d’Arthur Emerson, un homme au seul intérêt pécuniaire, qui n’a eu de cesse de tenter de nous soutirer un maximum d’argent pour la moindre information. L’ambiance était tendue, à tel point que Jimmy a été jusqu’à menacer Violet lorsqu’elle a refusé de se prêter à ce jeu d’extorsion. Heureusement, j’ai pu rattraper la situation en négociant un montant plus raisonnable avec Emerson sans que le reste du groupe ne se rendre compte de l’altercation, sans quoi il nous aurait probablement plumés…
Quoi qu’il en soit, cette piste a porté ses fruits, puisqu’Emerson nous a révélé qui est ce fameux Silas N’Kwane : il tient une boutique miteuse à Harlem, à Ransom Court plus précisément : la Boutique Juju. Il importe des marchandises achetées à un certain Aja Singh, dans le bassin de Rilindi au Kenya, qu’il revend probablement à bon prix aux amateurs de curiosités africaines.

19 janvier 1925, Harlem, Boutique Juju
Inutile de dire que nous avons suivi la piste et nous sommes rendus séance tenante à la boutique Juju : petit établissement rempli, comme je m’en doutais, d’objets divers provenant du Kenya, allant du masque rituel à la pièce d’art en passant par le simple ustensile domestique… La mode est à l’exotisme africain.
A l’intérieur, le mélange d’odeurs de poussière et d’essences de bois exotiques, les étagères pleines à craquer couvrant les murs jusqu’au plafond et la faible luminosité rendent l’ambiance oppressante. Une fois de plus, nous nous sommes heurtés à un manque de coopération des plus désagréable : nous avons à peine eu le temps de poser une question que le propriétaire nous a priés, Bruno et moi, de quitter son établissement, allant jusqu’à nous faire escorter par un grand noir taciturne (apparemment pour le plus grand plaisir des riverains qui n’ont pas manqué d’assister au spectacle depuis leur fenêtre). Ces réponses ne nous ont rien appris, mais j’ai tout de même acquis la certitude qu’il mentait lorsqu’il a dit ne rien savoir sur Jackson.
Face aux mensonges évidents de Silas et à la frustration causée par l’absence d’autres pistes, nous avons décidé que Jimmy allait tenter de filer Silas lorsqu’il quitterait la boutique, espérant que nos questions sur Jackson avaient quelque peu inquiété ce sinistre personnage, et que cela le pousserait à contacter d’autres personnes, ou à agir d’une quelconque manière qui nous ouvrirait des nouvelles pistes.

19 janvier 1925, Harlem, Cotton Club
C’est donc non loin de là, au Cotton Club, que nous nous sommes abrités du froid mordant en attendant des nouvelles de Jimmy. Et elles n’ont pas tardé à arriver : tout portait à croire que Silas était rentré chez lui.

19 janvier 1925, Harlem, Boutique Juju
Face à cette nouvelle impasse, nous avons mis au point un plan que je n’aurais pas imaginé approuver deux semaines auparavant : nous allions retourner à la Boutique Juju, et y pénétrer par effraction.
Violet et le Padre sont restés dehors, gardant la voiture à proximité et prêts à faire diversion au besoin.
Jimmy, Alex et moi sommes retournés à la boutique. Jimmy a rapidement eu raison de la porte avec un pied de biche.
A l’intérieur, mon cœur battait la chamade : j’étais en train de commettre un crime ! L’ambiance oppressante de l’établissement se trouvait décuplée dans la pénombre brisée par la seule lueur de nos bougies. Mais alors que je commençais à remettre en question le bien-fondé de l’opération, Jimmy m’a appelé d’un signe impatient. La colère que j’ai lue dans ses yeux m’a fait froid dans le dos, et puis j’ai vu ce qu’il tenait en main : la sacoche de Jackson. Impossible de s’y tromper : ses initiales étaient gravés dans le cuir.
Mon sang n’a fait qu’un tour ! Toute trace d’hésitation s’était envolée de mon esprit, nous avions raison ! N’Kwane mentait, non-seulement il connaissait Jackson, mais en plus il était lié à ses meurtriers !
Alors que Jimmy mettait la sacoche en bandoulière et empochait un livre de comptes, nous avons entendu un craquement sous nos pieds : une trappe sous le tapis, révélant un escalier de pierre.
Jimmy et moi sommes descendus, pendant qu’Alex montait la garde en haut. En bas, un couloir, apparemment creusé à même la roche, se terminait sur une épaisse porte close, verrouillée. En dépit de sa force considérable, Jimmy n’est pas parvenu à la forcer au pied de biche. Alors qu’il peinait sous l’effort, j’ai remarqué des symboles, gravés à même la porte. Des symboles que j’avais déjà rencontrés, au cours de mes dernières recherches. Des symboles liés de près à la tribu Kikuyu, invariablement gravés sur des choses qui incarnent le mal.
Dans la hâte du moment, le cœur battant une nouvelle fois la chamade face à ces liens reliant de plus en plus d’éléments de notre enquête, l’adrénaline rendant mes gestes imprécis, j’ai tenté de recopier quelques symboles, sans beaucoup de succès : mon calepin a pris feu et j’ai dû abandonner l’opération devant l’urgence de quitter les lieux avant d’être découverts.

19 janvier 1925, Harlem, Cotton Club
Nous avons pu quitter discrètement la boutique, pour rejoindre Violet et Bruno à la voiture et nous sommes rendus immédiatement au Cotton Club. Un débriefing s’imposait et nous voulions tous voir ce que contenait la sacoche de Jackson.
Si la sacoche contient des pièces intéressantes, ces pistes risquent de s’avérer difficiles à suivre par leur éloignement géographique :

  • Une boîte d’allumettes du Tigre Trébuchant, situé à Shanghai
  • Une photo d’un yacht où l’on peut déchiffrer les lettres “DAM”, avec, en fond, le bâtiment de la Navy Royale de Shanghai
  • Une carte de visite au nom d’Edward Gavigan, directeur de la fondation Penhew
  • Une lettre provenant du Caire, datée du 3 janvier 1919 et adressée à Roger Carlyle, où l’expéditeur, un certain Faraz Najir, fait mention de certaines pièces qui pourraient intéresser Carlyle et donne son adresse.
    Cependant, un élément est venu tempérer mon excitation devant ces nouvelles pistes : la colère que j’ai lue dans le regard de Jimmy lorsqu’il a trouvé la sacoche s’est désormais muée en froide détermination : il veut aller confronter Silas chez lui. Son ton ne laisse aucune place à l’interprétation : cette confrontation se fera dans le sang. Nous avons bien tenté de le raisonner : et si Silas avait une femme et des enfants dans son appartement? Et si les meurtriers de Jackson étaient présents? Rien n’a entamé sa détermination. Je ne me joindrai pas à lui pour une expédition punitive, cela va trop loin. Néanmoins, je partage sa colère à l’encontre de N’Kwane et son désir d’obtenir des réponses. Une part de moi est contente qu’il se charge de ce sale boulot, je ne préviendrai pas le détective Poole.
View
Alexandr Bratovitch's Diary - 3
Extrait du journal intime d'Alex, le 19 janvier 1925

" Mourir, c’est éteindre le monde "

J’avais les doigts engourdis par le froid.
Je regardai autour de moi et ne pus m’empêcher de penser que ces hommes, femmes et enfants enfouis sous ces croix n’avaient plus ce privilège.

Au loin, le paysage d’un blanc immaculé fut traversé par une tache sombre. Le Père Lambardi se dirigeait vers le fossoyeur comme un metteur en scène s’en va dicter quelques dernières directives à son homme de main avant le levé du rideau.

Je m’approche d’eux qui s’approchent d’un trou.

Au point de convergence, le Père Bruno vida sporadiquement le contenu d’une fiole pour bénir ce qui ne pouvait être que la dernière demeure de notre ami Elias Jackson. Notre ami commun n’était pas croyant mais ce geste en dit plus long sur les bonnes intentions du prêtre que sur le salut du défunt.

Bien que le Père Lombardi ne fut pas l’aumônier en charge de la cérémonie, sa bénédiction rituelle marqua de manière tacite le rassemblement de tous ceux qui étaient venus rendre un dernier hommage à l’aventurier et homme de lettre.

Jonah Kensington, sa secrétaire, Violet Frankin et ses parents, le Dr Vennick et même l’inspecteur Poole s’approchèrent à leur tour, lentement mais inexorablement.

Du coin de l’oeil, j’aperçu une ombre derrière un arbre, au loin, et la vue périphérique me suffit à reconnaître la silhouette de Mr Jimmy T.
Même si je n’en connaissais pas la raison, sa discretion me parut entendue.

Chacun finit par trouver sa propre place autour du trou béant et cyclopéen qui nous contemplait et le lieutenant Poole sembla considérer que la sienne fut à mes côtés. Durant la dizaine de minutes qui nous séparait de la cérémonie, il ne profera étonnamment que des lieux communs concernant le temps, la neige, la circulation et le fait que sa défunte mère reposait en paix non loin de là. Mais de l’affaire, il ne dit mot.

Je fus surpris de voir que Jonah Kensington et les parents de Miss Violet étaient familiers mais cet étonnement fut abruptement avorté par l’aumônier qui démarra la cérémonie.

De manière attendue, Jonah Kensington prit la parole après les rites d’usage pour rendre hommage à notre ami commun et moins d’un quart d’heure plus tard, Elias Jackson était enterré et conjugué au passé. A jamais.

Pardonne-moi, cher lecteur, si je semble décrire les événements de manière détachée. Jackson était un grand homme, un ami et il nous manquera. Il n’y a rien d’autre à dire de plus qui ne soit superflu ou impudique.

Une fois la cérémonie finie les groupes se dispersèrent pour en former d’autres. Le Père Lambardi, le Professeur Charles Vennick, Miss Franklin et moi-même nous dirigeâmes vers un café non loin de là, accompagnés de Jonah Kensington et rejoints peu après par Jimmy la Torche qui apparu au moment même où le lieutenant Poole disparu de notre champ de vision.

Au bar, nous reprîmes peu à peu nos couleurs tout en discutant de l’affaire, d’un certain Silas N’Kwane et du lien découvert entre le Culte de la Langue Sanglante et les symboles gravés sur le front des victimes. Jonah, bien qu’à l’écoute et se disant prêt à nous aider au besoin avoua ne pas en savoir plus sur les pistes dont nous disposions alors. A l’exception de la piste d’Emerson Import dont il connaissait l’adresse qu’il nous communiqua volontiers.

Après un brunch copieux et revigorant, nous prîmes congé de Mr Kensington et nous dirigeâmes vers l’ Ouest de Manhattan , le long de la rivière Hudson , pour visiter l’entrepôt de Emerson Import.

C’était une bâtisse modeste de 2 étages dans laquelle la tôle concurrençait le ciment de Portland. A l’étage se trouvait une fenêtre que l’on devina être celle du gérant et au rez-de-chaussée, deux nègres s’affairaient à déplacer des caisses dans une chorégraphie qui défia le bon sens . Jimmy leur demanda à voir le gérant. Leur réponse, leur posture et leur air perdu trahissait une présence très récente sur le sol américain. Ils semblaient s’excuser d’exister et s’ils avaient pu se recroqueviller en un point infinitésimal, ils l’auraient fait.
Par un temps pareil, qu’ils fussent si peu vêtus et nous autant me mit mal à l’aise.

Nous prîmes la direction indiquée et montâmes les escaliers. Une voix à l’accent irlandais prégnant se fit de plus en plus nette et ronflante et nous indiquait que nous étions sur la bonne voie au fur et à mesure que les injures se firent plus précises. Une plaque de guingois balafrait une porte en bois et finit de nous convaincre que cette voix appartenait bien à Arthur Emerson lui-même.

Mr Emerson était un homme d’une cinquantaine d’années, le costume bien taillé, signe d’une certaine aisance mais le béret vissé sur la tête rappelant fièrement, comme on brandit un étendard, des origines prolétaires modestes que la voix tonitruante et le verbe ordurier ne firent que confirmer. Nous le surprîmes en train d’injurier le vide et il sembla content d’avoir enfin de la répartie.

Après les présentations d’usage, nous entrâmes dans le vif du sujet en posant les questions qui s’imposaient alors. Mais je ne fus pas étonné de constater que l’homme pratiqua à la lettre l’échange de bons procédés et qu’il était de ceux qui pensent que l’information est une marchandise comme une autre et qu’elle devait être négociée au meilleur prix.

Si la première information fut gracieuse et qu’il admit avoir reçu une lettre d’Elias Jackson lui demandant de le mettre en relation avec un certain Silas N’Kwane, sa mémoire lui fit en revanche momentanément défaut dès lors qu’il fallu nous indiquer l’adresse à laquelle nous aurions pu trouver Mr N’Kwane.

Le pot-de-vin modeste de Miss Franklin ne sembla pas réussir à lui rafraichir la mémoire, tant et si bien que “la Torche” incendia Miss Violet à partie pour lui sommer d’avoir la main plus légère. Que Mr T. dépassa allègrement les bornes alla sans dire et tout le monde fut interloqué si ce n’est Jimmy lui-même et Mr Emerson qui se délecta de l’embarras général.

Le Professeur Vennick mit fin à l’affront en se délestant d’une coquette somme en échange de l’information. Et c’est ainsi que nous sûmes enfin que Silas N’Kwane tenait une boutique d’artefacts exotiques à Harlem . Nombre de ceux-ci provenaient de Mombassa et transitaient par Emerson import. Que le Kenya fut à nouveau au centre de la discussion n’étonna aucun de nous.

Il fallu un dernier dessous-de-table pour que Arthur Emerson se rappelle le nom et l’adresse de la société kenyane qui fournissait Silas N’Kwane.

Sachant que nous ne pourrions tirer plus d’informations de cet homme sans scrupules, nous prîmes congé de lui sans demander notre reste. En sortant de l’entrepôt, le Père Lombardi réussit à détecter un colis en provenance de Mombassa et j’en retins machinalement la référence: “MB98K961”.
Cela ne nous sera probablement d’aucune aide mais la mémoire à ses raisons que la raison ignore.

En sortant de l’entrepôt, nous avions deux certitudes: d’une part nous allions bientôt rencontrer l’insaisissable Mr N’Kwane et de l’autre, Mr Franklin et Mr T. n’étaient plus en de bons termes, s’ils ne l’eurent jamais été.



Un taxi plus tard, et nous voici tous à Harlem. Il était alors 16h15 à ma montre.

Ce quartier du nord de Manhattan est le mien mais aux yeux des autres membres du groupe, il aurait tout aussi bien pu se trouver à l’autre bout du monde. La population bigarrée et multilingue qui met spontanément les WASP’s sur leurs gardes n’a pourtant rien d’un coupe-gorge. En tous cas pas partout et certainement pas ici, à Ransom Court .


L’architecture générale et les rues sont typiques des bas-fonds new-yorkais. Un bidonville moderne où la brique et le métal des escaliers de secours apparents ont remplacé la tôle ondulée et le torchis des villes du sud du continent. Si on invoque une bonne dose de cynisme, il faut bien admettre que même la misère américaine a quelque chose de coquet. Les deux nègres dans l’entrepôt ne m’auraient certainement pas contredit.

En attendant, notre présence n’attira pas les foules, mais nous ne passâmes pas inaperçu pour autant. Nous décidâmes donc de presser le pas et de faire profil bas jusqu’à la boutique «  Dju Dju  » indiquée par Mr Emerson.

Sans surprise, ce commerce se situait au fond d’une ruelle à sens unique, entravée par deux bâtiments qui nous donnaient le dos. A côté de la boutique se trouvait la carcasse d’un commerce qui semblait avoir rendu l’âme depuis longtemps. La vitrine du boui-boui était donc le seul point de lumière de la rue sous un soleil déjà à l’agonie que la hauteur des bâtiments finit de filtrer. Ici, chez les moins nantis, même la lumière s’empressait de fuir. L’intérieur du commerce, à l’image de la devanture, était poussiéreux, terne, enfumé et oppressant. Nous priment tous instinctivement un grand bol d’air frais avant d’ouvrir la porte et de pénétrer les lieux en apnée.

Sans nous consulter, chacun des membres du groupe investit une partie de la boutique comme pour optimiser l’espace à occuper. Tout ici était originaire d’Afrique et tout semblait authentique. Chaque artefact reposait sur un autre dans un enchevêtrement complexe où tout était porteur de tout. Des masques aux animaux empaillés en passant par des tableaux et impressions photographiques divers et variés, l’Afrique s’expose et se vend, réclamant elle aussi et à son insu sa part du rêve américain d’après-guerre.

Je me pris d’intérêt pour quelques daguerréotypes et peintures représentant le quotidien des villages d’Afrique de l’Est. Certaines comportent des scènes qui me font penser à des rituels. Alors que ma curiosité me poussa à fouiller plus avant, je vis le Père Lambardi se diriger vers le comptoir où se trouvait le patron de la boutique. Il y eu fort à parier que c’était Silas N’Kwane lui-même, ce qu’il confirma au prêtre qui lui posa la question. C’est d’ailleurs la seule chose qu’il confirmera de toute l’entrevue.



C’était un homme d’environs 70 ans, aussi ridé mais aussi vif que peuvent l’être les nègres de son âge dans Harlem. Aussi méfiant également.

Quand le Père Bruno le questionna sur Elias Jackson, le vieil homme fit mine de ne rien savoir. Il n’eut presque pas besoin de parler, son visage à lui seul était un non commis d’office à toute question dès lors qu’elle ne concernait pas un article de sa boutique. Mais l’homme d’Eglise ne semblait pas l’entendre de cette oreille et, à notre surprise générale, se mit à maudire bruyamment le taulier des lieux. Je n’ai jamais rien vu de si peu chrétien. Cela eut le mérite de sortir un garde du corps de sa torpeur qui, jusque là, semblait être un client comme un autre. Mais voyant que le Père Lamabardi était un ecclésiastique, il ne fit que faire remarquer sa présence, pensant que cela calmerait les esprits en montrant la porte de sortie au trouble-fête.



Voyant que le vieil homme ne répondrait ni à la courtoisie ni à la promesse du châtiment divin, je tentai à mon tour une autre approche. Mais le chantage aussi maladroit qu’improvisé ne l’émut pas plus et ce fut à mon tour de me faire remercier…



Il ne restait plus que Miss Franklin, Jimmy T. et le Professeur Charles Vennick à l’intérieur de la boutique pour extorquer les informations à ce vieillard qui ne se laissa pas impressionner outre mesure. Il ne fallu pas attendre très longtemps pour qu’ils nous rejoignent dans la ruelle arrière, tout aussi bredouilles.

Il va sans dire que nos tentatives respectives étaient la définition même du fiasco. Nous avions joué toutes nos cartes de la pire des manières et cette piste était la seule que nous avions alors. Il fallait faire quelque chose.



Et c’est à ce moment-là que je pris conscience de la fragilité de la situation….

Que tout ce que nous ferions à partir de ce moment précis serait de l’ordre de l’illégal et de l’immoral. Quoiqu’on fasse, il faudrait à présent enfoncer des portes et extorquer des aveux. Abandonner en se serrant la main et reprendre le court de nos vies par manque d’information n’était plus une option viable.
Nous avions franchi un cap invisible en ayant creusé trop profond et ouvert trop grande la boîte de Pandore pour espérer récupérer notre innocence sans demander notre reste. Et surtout, nous avions Jimmy T. qui ne reculait devant rien.



A peine eus-je terminé de formuler cette pensée en mon for intérieur qu’il proposa naturellement d’attendre la fermeture de la boutique pour suivre Silas jusque chez lui. Selon Mr T., nous n’avions qu’à l’attendre bien sagement au Cotton Club, à deux pas d’ici, le temps qu’il nous rejoigne une fois sa filature accomplie. Dès que Silas fut chez lui, il serait alors aisé de s’introduire dans son boui-boui pour tenter d’y trouver quelque information qui nous aiderait dans notre enquête.

Autrement dit, avant la fin de la nuit, nous serions tous des hors-la-loi sans scrupules. Rien que ça.

Le plan étant accepté par tous sans le moindre remords apparent, moi y compris, le Père Lambardi, le Professeur Vennick et moi-même nous dirigeâmes vers le Cotton Club alors que Miss Franklin alla se changer pour éviter de trop attirer l’attention. Elle nous rejoignit dans l’heure et on patienta un verre à la main le temps que Jimmy T. nous confirme l’arrivée de N’Kwane dans son immeuble.

Le plan était aussi simple qu’odieux: Miss Violette se posterait dans sa voiture non loin du cul de sac pour faire le guet et le Père Bruno resterait dans la ruelle comme dernier rempart en cas de grabuge. Le Professeur, “la Torche” et moi-même allions fouiller la boutique. Ce que nous fîmes.

Une fois à l’intérieur, une première inspection permit de trouver des masques cérémoniels, des dagues sacrificiels et un bocal de poudre rouge utilisée pour dessiner des motifs sur les corps des offrandes. Le ton était donné. Il ne nous fallu pas longtemps pour découvrir derrière le comptoir une sacoche gravée au initiales de Elias Jackson. Le doute n’était plus possible: non seulement Silas N’Kwane connaissait notre ami mais il était impliqué dans sa mort atroce.



Motivé par cette découverte, le Professeur se mit à la recherche d’une pièce annexe et finit par trouver une trappe au sol dissimulée sous un tapis.
Je pris la sacoche et décidai de monter la garde pendant qu’ils inspectaient les soubassements de la boutique.



Il ne fallu pas attendre très longtemps pourqu’ils m’appellent, semblant avoir fait une découverte importante. Je descendis alors précautionneusement les marches et me retrouvait devant ce qui s’apparentait bien plus à une grotte qu’à une cave. Ce spectacle en plein milieu de New York eut quelque chose de décalé, même dans ce boui-boui. Le peu de lumière jaillissant de la cave éclaira une porte en bois indescriptible. Elle était grotesque et constellée de signes et symboles qui étaient tout sauf décoratifs. Cela sentait le culte à plein nez.
 Et, bien évidemment, elle était verrouillée.



J’aidai à tenir la lanterne pendant que le Professeur essaya de gribouiller quelques uns de ces motifs dans un calepin et tout se passa très vite alors. Trop vite pour que je comprenne: son calepin finit en torche en moins de temps qu’il ne fallu pour le voir, le Professeur manquant de peu de se brûler. S’était-il trop approché de la lanterne? Mystère. Sentant qu’il n’y avait plus grand chose à faire, nous décidâmes de quitter les lieux en emportant au passage une dague et les sous de la caisse pour faire diversion en laissant croire à un cambriolage.



Arrivés dans la ruelle, le Père Lombardi n’était plus là. Nous pressâmes le pas pour rejoindre la voiture de Miss Franklin au plus vite sans se faire remarquer et nous finîmes tous entassés dans son automobile, le Père Bruno compris. Apparemment, ils avaient eu bien à faire eux aussi pendant que nous étions en train de fouiller la boutique.



C’est sur le chemin vers le Cotton club que je me mis à examiner l’intérieur de la sacoche de feu Jackson pour y découvrir une série d’objets des plus intéressants: une photographie portuaire à Shangaï, une boite d’allumette, une carte de la fondation Penhew et une lettre vieille de 6 ans adressée à Jackson et provenance du Caire…



L’excitation, la peur, le soulagement et le flot l’alcool qui suivirent avaient été tels qu’entre la voiture et mon retour chez moi, je ne me souviens de peu, si ce n’est que nous avons inspecté ces nouvelles pistes autour d’un verre. Je me rappelle vaguement aussi que nous avions projeté de rendre visite à Silas N’Kwane, forcément impliqué dans la mort de notre très regretté Elias Jackson qui, à l’heure où j’écris, repose en paix depuis moins de 24 heures.
Sa mort ne restera pas impunie. En cela, je suis plus déterminé que jamais. Je ferais tout pour démasquer ses assassins.
Tout.
Mais pas n’importe quoi.



Voilà mon cher lecteur le détail d’une journée riche en émotions.


J’ai les yeux engourdis par le sommeil.
Et je ne peux m’empêcher de penser que ces hommes, femmes, enfants et aventuriers enfouis sous ces croix n’auront plus jamais ce privilège.

View
Violet Franklin's diary - Un lundi agité
Extraits de la vie d'une dilettante new-yorkaise

Cher journal,
Ce lundi fut relativement mouvementé, mais riche en avancement. Après la courte cérémonie pour Jackson à laquelle tout le monde était présent, certains plus loin que d’autres ; nous nous retrouvons non loin, au chaud derrière un café. Jimmy T. refait surface, sans doute éloigné par la présence de l’inspecteur Poole. Après un rapide point sur l’avancée de notre enquête auprès de Jonah Kensington, nous nous apprêtons à suivre la dernière piste qui s’offre à nous : la société d’import-export Emmerson. Nous avons en effet trouvé leur carte de visite avec ce nom singulier, Silas N’Kwane, écrit au dos.
A peine arrivés, la main d’œuvre étrangère nous désigne le bureau du patron, qui n’entend que le son des dollars pour rafraichir sa mémoire. Jimmy T. n’a d’ailleurs pas hésité de nous montrer son vrai visage : celui d’un pitoyable malotru se complaisant dans la misère dont il s’entoure. Il n’a d’ailleurs pas hésité à me menacer et s’apprêtait même à m’agresser car je refusais de trop facilement céder au chantage du rustre Emmerson. J’hésite d’ailleurs à le dénoncer à l’inspecteur Poole. S’il persiste, c’est d’ailleurs ce qui arrivera, si son nouveau rival italien ne se charge pas de lui avant.
Mais revenons à notre enquête. A force de dollars, le professeur Vennick a su sous tirer l’adresse de ce Silas N’Kwane, une boutique d’objets africains à Harlem, ainsi que son contact au Kenya. Un dénommé Aja Singh. Nous nous rendons à Harlem, et alors que je fouinais dans les antiquités africaines, qui me paraissent authentiques, le père Bruno semble contrarier le vendeur, qui n’est autre que Silas N’Kwane. Je ne prête pas vraiment attention à l’altercation, en espérant que les noirs ne nous relient pas tous, et décide une fois le père Bruno sorti, suivi de près par le professeur Vennick et le docteur Bratovich, de donner le change en questionnant le vendeur sur les origines d’un masque qui finira dans ma collection.
Nous finissons par tous nous retrouver plus loin dans la rue, et alors que Jimmy T. reste à Harlem pour filer le vendeur, nous nous donnons tous rendez-vous au Cotton Club pour faire le point. J’en profite pour me changer et téléphoner à Daisy pour l’inviter à un vernissage demain.
Arrivée au Cotton Club, nous profitons au calme du début de soirée, et finalement, Jimmy T. nous préviens par téléphone qu’il a suivi Silas N’Kwane jusqu’à chez lui.
Nous retournons donc à Harlem, et là, plutôt que d’aller directement poser toutes les questions à ce monsieur, nous décidons d’aller au préalable regarder la boutique de plus près… Et visiblement, cela valait la peine, car le docteur, le professeur et le bandit ont retrouvé la serviette de Jackson et un étrange souterrain sous la boutique. Silas N’Kwane en sait plus que ce qu’il ne veut bien prétendre. Reste à trouver un moyen de le faire s’expliquer, mais cela sera pour demain !

View

I'm sorry, but we no longer support this web browser. Please upgrade your browser or install Chrome or Firefox to enjoy the full functionality of this site.