Les Masques de Nyarlathotep

Violet Franklin's diary - Un dimanche en famille
Extraits de la vie d'une dilettante new-yorkaise

Cher journal,
Cela fait maintenant plusieurs jours que l’effroyable événement s’est produit à l’hôtel Chelsea, et j’ai décidé de passer la journée à Center Island afin de me changer les idées.
Nous avons profité du ciel bleu pour faire une promenade à cheval le long de l’eau, et même si j’ai pu le temps de quelques instants, oublier cette affaire, elle me revient sans cesse en tête. Morgan m’a conseillé de laisser la police faire son travail, mais j’ai vu trop d’éléments, de coïncidences, qui poussent ma curiosité à continuer. J’ai d’ailleurs écrit une lettre à Grand-Père, afin de voir s’il avait déjà entendu pareilles choses…
Demain, nous irons tous ensemble à l’enterrement de ce pauvre Jackson pour lui rendre un dernier hommage…

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Charles Vennick's diary - 5
Un goût de cuivre dans la bouche

18 janvier 1925, Home sweet home
J’ai rêvé du meurtre de Jackson cette nuit. Plus exactement, j’ai rêvé que j’étais Jackson au moment de son meurtre. Rarement un rêve n’aura été aussi réel, même mes rêves récurrents sur la guerre font pâle figure en comparaison. Etrangement, les noms d’ Arthur Emerson et de Silas N’Kwané me sont restés en tête, un peu comme s’ils étaient la dernière pensée de Jackson pendant son meurtre. Ca, et le goût cuivré que j’avais dans la bouche en sortant brutalement de ma torpeur.

J’ai dû flanquer une sacré frousse à Jeanne en me réveillant en hurlant de la sorte.
Ma Jeanne, mon ancre. Sa douceur m’apaise, comme lorsque nous nous sommes rencontrés. Nous avons passé une partie de ce dimanche à profiter de la vue magnifique qu’offre Central Park sous la neige. Bien que je sois forcé d’avouer que tout cela est passionnant, je me suis forcé à ne pas lui en parler, profitant d’un vent frais de normalité.

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Violet Franklin's diary - L'enquête continue
Extraits de la vie d'une dilettante new-yorkaise

Cher journal,
J’ai pu fermer l’œil cette nuit, et rattraper mon sommeil de la nuit passée. Même si je reste bouleversée par ce qui s’est produit à l’hôtel Chelsea, j’arrive enfin à prendre un peu de recul. La journée est moins riche que hier, et cela fait du bien de pouvoir souffler.
Nous avons profité de la journée au calme pour éplucher les articles de presse afin de creuser une autre piste : celle des rêves de Carlyle, et de son psychanalyste. Malheureusement, nos craintes se confirment et le psychanalyste, le docteur Robert Huston, est lui aussi disparu. Il aurait suivi Carlyle pour terminer le traitement de ce dernier, à la poursuite de ses rêves, autant que pour fuir le suicide de sa propre maîtresse, à en croire les tabloïds. Rien de beaucoup plus passionnant.
En fin d’après-midi, Jonah Kensington me recontacte pour m’inviter aux funérailles de Jackson. Ami de la famille, je préviens père et mère qui seront présents également, ainsi que Daisy. Encore sous le choc, elle me propose de la rejoindre au Cotton club, où nous avons fini la soirée. Elle en a d’ailleurs profité pour me présenter le Capitaine Harrison W. Flickenger , un ami d’enfance de Howard . Il commande le 61e escadron de l’USAAF basé ici à New-York. Un homme charmant, que je reverrai probablement dans le futur.

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Charles Vennick's diary - 4
Un lien entre, enfin !

17 janvier 1925, New-York Library
J’ai décidé d’effectuer des recherches approfondies au sujet de certains éléments mentionnés par Jackson dans sa correspondance avec Jonah : le Culte de la Langue Sanglante, Sam Mariga, le Vent Noir, ainsi que cet étrange symbole gravé sur le front des victimes.
Enfin une piste…

Si je n’ai pas trouvé de trace de Sam Mariga ou du Vent Noir, le Culte de la Langue Sanglante, en revanche, apparaissait dans plusieurs ouvrages que j’ai consultés. Celui-ci trouve son origine en Egypte, au temps des pharaons, et se serait déplacé vers le* Kenya*. Et le symbole gravé sur le front des victimes y est intimement lié. Il faudra que je creuse cette piste et que je tente d’en apprendre plus sur sa signification pour le culte.

Peut-être devrais-je tenter de reprendre contact avec Aziz En-Nour, son aide m’avait été précieuse lors de la rédaction de ma thèse et il me semble qu’il s’était intéressé à certains cultes égyptiens. Le problème avec lui, c’est qu’il ne reste jamais longtemps au même endroit…

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Violet Franklin's diary - Le début de l'enquête
Extraits de la vie d'une dilettante new-yorkaise

Cher journal,
Je me suis levée aux aurores ce matin. L’aurore ne faisait qu’apparaître au loin sur l’horizon, et malgré ça, Edgar m’avait préparé son formidable café dont il a le secret, et quelques toasts. Faible réconfort à la suite de l’horrible meurtre de la nuit dernière. Après avoir une fois de plus réfléchi à tout cela, me voici dans la voiture en direction de Prospero Press où je retrouve le balafré Jimmy T., le docteur Bratovich, le Professeur Vennick et le père Bruno devant la porte. Jimmy T. nous invite alors à entrer, et après quelques foulées, le responsable de la maison d’édition, Jonah Kensington, un collègue devenu ami de Jackson, nous reçoit dans son bureau. Nous lui avons appris le décès de Jackson et il semble bouleversé. Il nous apprend que Jackson revenait de Londres, où il continuait son enquête sur l’expédition Carlyle et que ses courriers devenaient de plus en plus brouillons. Du fait de notre amitié avec Jackson, il consent à nous céder toutes les lettres qu’il a reçu de Jackson, afin de nous aider à démasquer ses assassins, et, par extensions ceux de l’expédition Carlyle. Je reste convaincue du lien entre les deux affaires.
Chacun devant ensuite honorer ses occupations professionnelles, nous décidâmes d’analyser et résumer les lettres de Jackson à la bibliothèque de l’université de New York, pendant que le professeur Vennick donne ses cours. Jackson a beaucoup voyagé après le Kenya. Avant d’aller au Caire, il a fait un détour par Hong-Kong, et il a finalement terminé son voyage à Londres.
Les points qui ont le plus retenus mon attention dans cette masse d’informations est l’histoire d’un culte de la langue sanglante, et le dieu du vent noir (source, un certain Kenyata). Il parle également de créatures ailées et de rapt d’enfants (source Sam Mariga), mais je crois que ceci doit faire partie d’une légende locale. Le responsable de l’enquête sur place, Sir Silkirk, note l’état de conservation des cadavres et leurs mutilations qui n’ont pas été faites par des animaux. Un point important également, un mercenaire (Nelson, Victoria bar) aurait aperçu Jack Brady à Hong Kong. Après la disparition de l’expédition.
Le temps d’analyser ceci, il est temps de se rendre au rendez vous avec le professeur Cowles au restaurant de « La belle époque ». Fort heureusement, Edgar avait été prévoyant et m’avait amené une tenue de circonstance, que j’ai pu enfiler avant de quitter l’université. Une nouvelle couche de neige a recouvert les routes, et la circulation est chaotique, mais nous arrivons au restaurant suffisamment tôt que pour s’installer et résumer les notes de Jackson avant l’arrivée du professeur Cowles et de sa fille. Le repas se passe au gré des légendes australiennes, qui passionnent l’audience, à part peut-être Jimmy T. qui semble prendre tout cela à la légère. Il n’a dans un sens pas tort, mais même si aucun rapprochement ne peut être fait entre ces légendes qui semblaient intéresser Jackson, le professeur Cowles nous montre quelques diapositives de rochers sculptés, qui ressemblent très étrangement à ceux que j’ai pu voir sur une photo prise au Kenya. Peut-être était-ce cela qui intéressait Jackson ?
Après avoir pris congé du professeur et de sa fille, nous nous séparons à nouveau et partons chacun sur différentes pistes. Avant de quitter le restaurant, j’essaie de joindre Erica Carlyle, la sœur de Roger, afin d’obtenir plus d’informations sur les objectifs de l’expédition égyptienne, mais je tombe sur son avocat inflexible sur ce point. Dommage. De là, je me suis rendue ensuite à la bibliothèque centrale pour essayer d’en apprendre plus sur ce culte de le langue sanglante et le dieu du Vent noir, et son lien potentiel avec les tribus liées à la disparition de l’expédition au Kenya : les Kikuyus et Nandis. Rien de remarquable au niveau des Kikuyus, mais les Nandis, vivant à l’Est de la vallée du Rift, seraient originaires d’Egypte, chassés par Pharaon, et auraient apporté avec eux le culte du Soleil. Était-ce cela que Carlyle cherchait en Egypte, et qui expliquerait son attrait soudain pour les safaris au Kenya, précisément autour de la vallée du Rift ? Encore une troublante coïncidence.
Je finis par rentrer à l’appartement en fin d’après-midi, et Edgar me montre une dépêche de journal parlant de l’incident à l’hôtel Chelsea. Les tueurs identifiés. Vu les détails contenus dans l’article, l’inspecteur Poole a du souci à se faire au niveau de la transparence de son enquête… Autre fait beaucoup plus intéressant est l’éclipse prochaine. Un événement millénaire. Je vais me fournir une lunette pour observer cela tranquillement de ma terrasse…
Finalement, après manger, j’ai pris un taxi pour rejoindre notre hétéroclite petit groupe d’investigateurs de fortune au repaire de Jimmy T. Le docteur Bratovich nous expose plus en détail les différents meutres du tueur Scaryface, et je suis de plus en plus convaincue que nous avons affaire à une secte naissante et que les meurtres sont une forme de rituel initiatique. Les francs-maçons, peut-être ? Je n’arrive pas à faire un lien direct (autre que le meurtre de ce pauvre Jackson par ces tueurs kenyans) entre ces agissements terribles, et l’expédition Carlyle. Mais je suis intimement persuadée qu’il y en a un. Finalement, la soirée se termine et je rentre une fois de plus chez moi, les pensées obnubilées par ce meurtre sanglant.

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Charles Vennick's diary - 3
Voies sans issues

16 janvier 1925, Columbia University
Après avoir donné accès à la bibliothèque à Violet et Alex, j’ai donné mon cours. Habituellement je ne vois pas le temps passer lorsque j’aborde ce chapitre sur les rites funéraires dans la culture berbère, et pourtant, cette fois, chaque minute m’a semblé s’éterniser et les questions des étudiants m’ont parues bien fades en comparaison avec celles soulevées par ce meurtre.

16 janvier 1925, Restaurant La Belle Epoque
Le Professeur Cowles a paru surpris et flatté devant notre petit groupe. Nous sommes rapidement entrés dans le vif du sujet mais je dois bien avouer avoir été déçu par ce que nous avons appris. Bien que le professeur se soit montré tout à fait captivant dans ses explications, le gros de la conférence était déjà résumé dans le journal.

Un fait intéressant toutefois : il est possible que le culte de la chauve-souris des sables soit toujours en activité : un certain Arthur Macwhirre aurait été attaqué lors de ses fouilles et certains membres de son équipe auraient été retrouvés morts, la peau constellée de petites piqûre similaires à celles laissées par les massues ornées de dents de chauve-souris propres au culte. Cela ne nous en apprend toutefois pas plus sur la raison pour laquelle Jackson s’intéressait à la conférence. Peut-être faisons-nous fausse route, l’intérêt de Jackson aurait tout aussi bien pu être purement académique.

Le professeur et moi avons toutefois échangé nos coordonnées, il s’agit après tout d’un éminent confrère. C’est finalement sa fille, Ewa, qui semblait soucieuse de le ramener, qui a mis fin à la rencontre.

Au cours de nos discussions qui ont suivi cet échange, Violet a soulevé un point intéressant : Des sortes de monolithes qui nous ont été montrées en diapositives par le professeur Cowles et qui semble avoir une signification pour les tribus aborigènes, comme en témoignent des gravures retrouvées dessus, ressemblent énormément à un sorte de termitière que l’on peut apercevoir dans l’un des articles de journaux traitant de l’expédition Carlyle.
Hélas, malgré des recherches extensives à la bibliothèque, je ne devrais rien trouver de concluant à ce sujet : tout au plus quelques croyances liées aux termitières au sein de certaines tribus africaines, mais guère plus que les croyances liées à pratiquement de nombreuses les formes de vies animales ou végétales.

16 janvier 1925, Home sweet home
J’avais peur d’inquiéter Jeanne en lui racontant cette histoire, mais, comme à l’accoutumée, c’est sa confiance que j’ai reçu. Je regrette de n’avoir pu m’éterniser à la maison…

16 janvier 1925, Hell’s Kitchen
Nous nous sommes retrouvés à 20h30 pour faire le point. La rapidité avec laquelle nous semblons avoir décidé tacitement de mener l’enquête ensemble m’interpelle. Même post-mortem, le charisme de Jackson semble faire des miracles.

Aucun de nous n’a fait beaucoup de progrès : nos recherches n’ont pas été très fructueuses. Toutefois, nous apprenons pas l’entremise de Jimmy que Miriam Atwright a recontacté Jonah. Les faits relatés par Mrs. Atwright s’avèrent intéressants, même si la piste est mince : le livre recherché par Jackson traitait des sectes d’Afrique. A la grande surprise de Mrs. Atwright, celui-ci il avait mystérieusement disparu de la bibliothèque et une odeur innommable régnait dans le rayon où il aurait dû se trouver.

Je me demande si nous ne devrions pas changer de QG : un type salement amoché a déboulé dans le bar, suite apparemment à une bagarre avec une bande rivale (un certain Al Capone)…

A défaut de pistes, nous avons questionné Alex au sujet des autres victimes de Scary Face :
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o 23 novembre 1922 : homme noir de 20 ans
o Symbole gravé sur le front
o 2 avril 1923 : Patrick Russel
o Lacérations à l’arme blanche
o Symbole gravé sur le front
o 16 juillet 1923 : victime non-identifiée, blanc, ~40 ans
o Symbole gravé sur le front
o 23 novembre 1923 : Tom Evans, 23 ans, cheminot
o Eventré
o Symbole gravé sur le front
o 19 février 1924 : Angus Masone
o Lacérations avec arme blanche longue
o Symbole gravé sur le front
o Témoin, John Espender, a vu un homme noir, grand.
o 16 juin 1924 : 2 victimes non-identifiées, un homme blanc et une femme noire
o Corps retrouvés dans la Hudson River
o La mort remonterait au 14 juin
o Symbole gravé sur le front
o 14 octobre 1924 : Mimi Si Kitalii, docker
o Témoin a vu plusieurs personnes prendre la fuite
o Symbole gravé sur le front difficilement reconnaissable
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Charles Vennick's diary - 2
Les pas de Jackson

Prospero Press
Nous avons annoncé la nouvelle à Jonah. J’ai bien vu à son visage qu’il a dû faire un gros effort pour ne pas s’effondrer, Jackson et lui étaient très proches.
Il nous en a appris davantage sur les derniers agissements de Jackson ; apparemment ce dernier était parti sur la trace de l’ expédition Carlyle, en passant pas Nairobi, Hong-Kong, Shanghai, Le Caire pour terminer par Londres, d’où il est revenu hier. Il souhaitait apparemment engager un groupe d’investigateurs… nous, apparemment. Il semblait avoir trouvé des preuves (un témoin?) que tous les membres de l’expédition ne sont pas morts et qu’un culte soit impliqué dans leur disparition (contrairement à ce que les autorités locales laissent entendre).

Cependant, ses dernières communications sont assez confuses : phrases incomplètes ou vides de sens, pages remplies d’un seul mot répété encore et encore… Tout cela ne ressemble absolument pas au Jackson que j’ai connu. Certains extraits parlent même de “pouvoir” qui serait bien réel, ce qui est des plus inhabituel pour un sceptique tel que Jackson.

Jonah nous a remis une liasse de documents, de quoi occuper pas mal de temps et peut-être nous lancer sur une piste. Ce qui est sûr, c’est que je veux connaître le fin mot de cette histoire, tant pour Jackson que pour moi-même…

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Alexandr Bratovitch's Diary - 1
Extrait du journal intime d'Alex, le 15 janvier 1925

« La chose la plus miséricordieuse en ce monde, c’est l’inaptitude de l’esprit humain à corréler tout ce dont il est témoin. ».


Pour une raison que j’ignore, cette citation de circonstance dont m’a gratifié feu Elias Jackson il y a peu ne cesse de me vriller les tempes. Je dis feu Jackson car il est mort à l’heure où je t’écris, mon improbable lecteur.

Maintenant que j’ai ton attention, laisse-moi te narrer cette soirée rocambolesque et particulièrement macabre qui fut la mienne:

Comme je te l’ai écrit hier, j’avais rendez-vous ce soir avec ce cher Mr Elias à 19h, à l’ hotel Chelsea.
 Si nous n’étions pas intimes lui et moi, nous n’en correspondions pas moins de manière soutenue. Dire que ses ouvrages sur les cultes d’aujourd’hui et d’antan à travers le monde me fascinent serait un euphémisme et il semblait faire grand cas de mes opinions profanes les plus diverses et variées pour des raisons qui m’échappent encore. Mais cette fois-ci, il avait tenu à me voir à propos d’une mystérieuse expédition Carlyle sur laquelle il enquêtait et dont j’avais vaguement eu vent dans le New York Pillar. Je n’y ai pas prêté une attention particulière en son temps mais si Elias Jackson estimait que cette expédition était digne de son intérêt, je gage qu’elle est alors digne du mien.

Quoiqu’il en soit, une fois arrivé sur les lieux, quelle ne fut ma surprise de constater que je n’étais pas le seul à avoir été convié. Nous étions en effet cinq personnes sur place à attendre la venue de Jackson: un prêtre répondant au nom de Bruno Lambardi, le Professeur Charles Vennick, un anthropologue aussi en vogue que charmant, une jeune femme nommée Violet dont je n’ai pas retenu le nom (une riche héritière, je crois) et un homme qui se fait appeler Jimmi T., affublé d’une balafre aussi franche que son patronyme.

Dès lors que Jackson ne s’est pas présenté à nous dans des délais convenables, nous prîmes l’initiative de le rejoindre directement dans sa chambre. Si la situation était singulière, rien ne me préparât pourtant à ce qui allait suivre!



Une fois arrivés près du pas de la porte, nous entendîmes des bruits inhabituels dans la chambre de notre hôte. Le Professeur ainsi que l’homme à l’initiale n’hésitèrent pas à enfoncer la porte, l’arme au poing. Ils pressentirent que quelque manigance se tramait dans la chambre dès lors qu’Elias Jackson ne répondit pas aux appels répétés de nos deux compères, aussi virils que manifestement armés.

 Après cela, tout alla très vite et, comme l’avait si bien prophétisé ce cher Jackson, j’ai été témoin d’une succession d’événements que je reste positivement bien incapable de corréler.

Il y eut un coup de feu, un homme gisant à terre, la poitrine en sang et feu Mr Elias allongé sur le lit, livide et atrocement mutilé. Eviscéré et exsangue, le corps sans vie portait au front une scarification peu commune. Il m’a bien fallu deux secondes pour sortir de ma tétanie passagère. J’en ai vu défiler des lésions et traumatismes corporels dans ma courte carrière mais là, ce n’était plus un corps, c’était une gigantesque plaie béante ouverte sur mon monde qui n’en finissait pas de tiédir.

J’ai bien essayé de pratiquer les premiers soins d’urgence sur l’homme qui gisait au sol mais s’il n’était pas encore mort, il n’en était plus loin. Le prêtre s’est empressé de lui donner ce qui ressemblât vaguement à une extrême onction de fortune avant qu’il ne succombe. Ce qu’il fit dans un dernier râle, si j’ose dire, sans se faire prier.

Dans la cohue du moment, n’étant pas un homme d’action, j’avoue avoir emmêlé le fil des événements en un sac de noeuds dont même les Parques ne voudraient pas. Si j’ai été témoin de quoi que ce soit d’autres d’ailleurs, je ne m’en souviens plus. La chronologie des faits m’a été suggérée à posteriori par les autres conviés mais il semble bien que l’inconnu au sol ait été abattu par ce très charismatique Jimmi T., que le gisant ne serait peut-être pas le bourreau de notre regretté hôte et que deux autres malfrats ont eu le temps de s’enfuir par la fenêtre avant qu’on ne puisse mettre le grappin dessus. De toute cela, je n’ai absolument aucune réminiscence.

J’ai en effet eu de grandes difficultés à faire état d’une continuité cohérente à l’ inspecteur Poole lorsqu’il arriva sur les lieux quelques minutes plus tard. Si j’ai bien entendu dire que Jimmi T. eut tiré sur l’intrus au sol un peu plus tôt, je ne mentis pas à l’inspecteur en affirmant n’avoir rien vu. D’ailleurs, l’homme à l’initial ayant disparu dans l’intervalle, je n’étais même plus sûr de rien à son propos, si ce n’est qu’on avait tous les quatre rendez-vous avec lui à Hell’s Kitchen, plus tard dans la soirée (il me semble qu’il avait l’intention de retrouver la trace des deux supposés malfrats qui avaient pris la fuite).



Ce dont je me rappelle formellement par contre, c’est d’avoir eu la présence d’esprit de fouiller la chambre de mon épistolaire ami Jackson. Ainsi ai-je mis la main sur divers documents qui, je l’espère s’avèreront utiles pour comprendre ce qu’il s’est passé dans cette chambre fatidique: une carte de visite D’ Emerson Imports (avec le nom Silas N’Kwane griffonné au verso), Une missive d’une certaine Miriam Altright, un imprimé destiné à la promotion d’une conférence donnée ce soir-même par un certain Professeur Anthony Cowles et, enfin, une lettre d’ Arthur Emerson lui-même.


Pour une raison qui m’échappe encore à l’heure où je t’écris, mon très improbable lecteur, je n’en fis pas mention à l’inspecteur et gardai tous ces documents pour moi. Le cerveau est assurément une bien étrange mécanique et si je n’ai aucun doute de pouvoir expliquer ces comportements successifs résolument post-traumatiques chez mes patients, j’en suis parfaitement incapable dès lors qu’il s’agit de ma propre personne. Ne dit-on pas que le cordonnier est, de tous, le plus mal chaussé?



Quoiqu’il en soit, un peu hagard et sans vraiment savoir comment, me voici un whisky à la main dans un pub irlandais des quartiers sombres de Hell’s Kitchen, à justifier de manière dangereusement approximative mes accointances avec l’inspecteur Poole devant un Jimmi T. aussi peu satisfait de mes réponses qu’apparemment hostile aux forces de l’ordre. Ma propension à mettre les pieds dans le plat a, semble-t-il, eu raison de sa méfiance toute pavlovienne, bien plus que la pertinence très relative de mes réponses. Bon gré mal gré, nous en avons appris un peu plus sur ce singulier et très énigmatique Mr T. Ce que nous ne savions pas encore de pertinent sur lui, les rares clients du pub eurent tôt fait de nous le raconter du regard.

Après un tour de table et des présentations plus approfondies, nous mîmes en commun nos informations et quand vint enfin mon tour, je fus passablement pantois de noter que personne n’avait fait le lien entre la scène du crime et celles attribuées (à tort ou à raison) au fameux Scariface dont tous les journaux parlent. Vu la perplexité de l’assemblée, je n’ai pas osé leur dire que je collectionnais les coupures de presses concernant cette affaire qui m’intrigue au plus haut point, malgré les informations très sporadiques sur le sujet. Je n’a pas non plus jugé pertinent de communiquer à la table ronde mon intérêt plus que soutenu, bien que strictement académique, pour les cosmogonies et cultes les plus divers. Cette faculté qu’a l’esprit humain de s’inventer des mythologies et à régir sa vie, sa mort et même celle des autres en conséquence est tout bonnement passionnante. A ce titre, la conférence donnée par le Pr. Cowles ce soir devait sans aucun doute être de premier ordre. J’y aurais volontiers assisté. Quoiqu’il en soit, peut-être devrais-je éviter ce sujet de conversation pour l’instant…surtout en présence du père Lambardi. Après tout, la religion n’est jamais qu’un culte parmi tant d’autre, sauf qu’il a pignon sur rue.

Voilà, improbable lecteur, le récit de ma soirée bien peu orthodoxe.


Il me reste somme toute un aveu à te faire: de la mort d’Elias Jackson, à l’arrêt subit de ses publications en passant par le manque de confidences sur l’affaire de l’expédition Carlyle qui avait grandement attisé ma curiosité, je ne sais ce qui me chagrine le plus en ce moment. Je conviens de l’ignominie de ma pensée et la mettrai sur le compte du whisky frelaté que je termine à peine de décanter. Espérons que demain je retrouverai à nouveau la conscience que j’ai perdue entre deux chaises dans ce bar miteux de Hell’s Kitchen.



Dans la foulée et à la première heure, Violet (Aberdeen, je crois), le Pr. Vennick et moi-même avons rendez-vous aux bureaux de Prospero Press, la maison d’Edition de Jackson, pour rencontrer Jonah Kensington, son éditeur et ami. Peut-être pourra-t-il partager quelque confidence de premier ordre sur ses dernières recherches voire sur le mobile de ce crime odieux. Loin de moi la prétention de m’improviser détective et il serait facile de prendre congé de tout le monde sans demander mon reste mais entre les similitudes avec le modus operandi de Scariface et les apparences d’un meurtre sacrificiel digne d’un culte obscure, je ne peux résister à la tentation de poursuivre l’enquête au sein du groupe de fortune que nous avons constitué. Qui sait? Avec un peu de chance, je pourrais être le premier psychanalyste à étudier in situ les méandres des esprits les plus malades conditionnés par des dogmes. La documentation sur le sujet est pauvre, voire inexistante. Cela pourrait être un tremplin à ma jeune carrière qui, il faut bien l’admettre, ne décolle pas aussi vite que je l’aurais désiré, aussi jeune soit-elle.

Note pour plus tard: pour avoir une carrière encore faut-il rester en vie.

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Violet Franklin's diary - Le meurtre de l'hôtel Chelsea
Extraits de la vie d'une dilettante new-yorkaise

Cher journal,
Quelle journée ! Je ne peux que la résumer ainsi. Ce matin, peu après le petit-déjeuner, j’ai reçu un appel de Jackson. Il me paraissait un peu bouleversé et m’a fixé rendez-vous à l’hôtel Chelsea à 19h. Il me disait avoir retrouvé les traces de l’expédition Carlyle ! Non pas que je sois une admiratrice de Roger (ce serait même plutôt l’inverse), les conclusions du destin funeste de cette expédition ne m’ont jamais vraiment convaincue, et de nombreuses rumeurs démentent la version officielle. Alors si Jackson dit avoir retrouvé leur trace…
J’ai donc décidé d’aller visiter la bibliothèque centrale de N.Y., et y ait acheté plusieurs livres sur l’Egypte afin de parfaire mes connaissances, en vue d’un éventuel voyage là-bas. Cela m’a pris tout l’après midi et j’ai juste eu le temps de tout faire livrer chez moi pour arriver à temps au rendez-vous avec Jackson. Chose étrange, Jackson n’est pas là à l’heure convenue, lui qui est d’habitude si ponctuel. Et encore plus étrange, un ecclésiastique a aussi rendez-vous avec lui, ainsi que deux autres personnes. Un Professeur et un docteur.
Nous décidons de monter voir, et nous nous faisons presque renverser par un malotru balafré. Dans quel hôtel Jackson est-il descendu ? Et ce n’est que le début ! Après avoir plusieurs fois frappé à la porte sans réaction, on entend du bruit … et voilà que le balafré se met à enfoncer la porte de la chambre et à tirer à l’intérieur ! Le temps d’appeler la police, tout est terminé et la chambre de Jackson est un véritable charnier. Je n’ose pas regarder plus que le visage de Jackson, qui au dire des autres, a été éventré. Là, le balafré refait surface et se met à chercher quelque chose. Je lui demande qui il est, et il ne me répond que par un laconique « Rendez-vous à 21h30 au bar du diable farceur » avant de s’en aller en apprenant que la police a été alertée. Dans quoi diable Jackson s’est-il fourré ?
Nous nous rendons à ce fameux bar après avoir raconté ce qu’il s’est passé à l’inspecteur Poole, et je comprends maintenant pourquoi Jimmy T. le balafré, a décampé quand j’ai mentionné la police. J’en apprend un peu plus sur le père Bruno, qui visiblement serait exorciste, le docteur Alexandr Bratovich, qui à l’accent, semble originaire d’Europe centrale, et finalement le Professeur Vennick, un des nombreux amis de Jackson.
Nous finissons cette soirée très mouvementée par un whisky, et, cher journal, je ne te cache pas que j’en ai déjà repris encore deux de plus depuis que je suis rentrée ce soir. Ce qui est arrivé à Jackson est horrible, mais des détails me troublent. Il n’est arrivé que ce matin d’on ne sait où avec des informations sur l’expédition de Roger Carlyle, et il se fait assassiner de manière quasi rituelle le soir même, par des gens parlant un dialecte kenyan, précisément là où l’expédition a disparu. Ce ne sont peut-être que des coïncidences, mais j’aimerais en savoir plus…

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Charles Vennick's diary - 1
Adieu, Jackson

Hôtel Chelsea
J’avais rendez-vous avec mon vieil ami Jackson Elias à l’hôtel Chelsea, à 19h. Son télégramme était cryptique mais laissait entendre qu’il disposait d’informations inimaginables au sujet de l’expédition Carlyle et il ne s’était pas montré plus loquace au téléphone, promettant de tout me dire lors de notre rencontre à l’hôtel.

J’ai fait la rencontre d’un certain Docteur Alex Bratovitch, un homme aussi cultivé que charmant, qui avait, lui aussi, rendez-vous avec Jackson… et quelle ne fut pas notre surprise d’apprendre que deux autres personnes devaient également le rencontrer, au même endroit et à la même heure : Miss Violet Franklin, beau petit brin de femme et semble-t-il, amie de longue date de Jackson, et le Père Bruno Lambardi, envoyé par son évêché.
Devant l’absence de Jackson, pour qui le manque de ponctualité est des plus inhabituel, nous nous sommes rendus à sa chambre, non sans croiser le chemin d’un type patibulaire au visage barré d’une imposante cicatrice qui, nous devrions l’appendre plus tard, avait lui aussi été invité par Jackson.

Une fois devant la porte de la chambre, la situation s’est très vite emballée : nous avons entendu des bruits inquiétants à l’intérieur et notre ami balafré (qui se fait appeler Jimmy T.) s’est précipité pour défoncer la porte. Lui et moi avons pénétré dans la chambre, arme à la main, prêts à en découdre avec quiconque cherchait des ennuis à Jackson.
Hélas, nous sommes arrivés trop tard. Bien que Jimmy T. ait pu abattre l’un des bourreaux de notre ami dans sa fuite, le cadavre de Jackson gisait là, sur le lit, froid et mutilé. Etripé, pour être exact, et le front barré d’un étrange tatouage tout frais, qui fait penser à un symbole rituel.

L’homme abattu par Jimmy, quant à lui, porte un costume sale et a la tête ceinte d’un bandeau blanc se terminant par une languette rouge. Il était armé d’un Panga, manifestement pas l’arme du crime vu l’absence de sang dessus. D’après le docteur Bratovitch, il serait également un drogué (marques de piqûre, dégâts cutanés…)
Bien que les meurtriers aient pris la fuite avec le sac de Jackson, nous avons également retrouvé quelques documents dans la chambre (une bien maigre piste en somme) : une carte de visite avec le nom d’ Emerson Imports avec le nom de Silas N’Kwane griffoné dessus de la main de Jackson, une lettre d’une certraine Miriam Atwright (nous devions apprendre par la suite qu’elle est bibliothécaire à l’université de Cambridge, Massachussetts) à l’attention de Jackson, un prospectus pour une conférence donnée le soir-même à l’UNY par le Pr. Anthony Cowles, un anthropologue australien dont le nom ne m’est pas inconnu, ainsi qu’un courrier d’ Arthur Emerson d’Emerson Imports signalant à Jackson qu’il avait retrouvé des informations susceptibles de l’intéresser.

Pendant que nous fouillions la chambre, Miss Franklin a appelé la police et Jimmy T. s’est éclipsé, nous donnant rendez-vous dans un bar de Hells Kitchen plus tard dans la soirée, et nous invitant à omettre sa présence dans nos dépositions.
C’est un certain inspecteur Poole qui s’est rendu sur les lieux et a pris notre déposition (dans laquelle j’ai effectivement omis la participation de notre ami balafré aux faits). Bien qu’il ne semble pas réellement incompétent, je dois bien avouer que cet inspecteur ne m’a pas fait forte impression…

Hell’s Kitchen
J’ai surpris quelques regards entendus entre les “clients” attablés et Jimmy. Si ce bar n’est pas contrôlé par un gang, je ne m’y connais pas. Mais soit, la facilité avec laquelle nous avons obtenu de l’alcool était peut-être déconcertante, mais la brûlure du whisky m’a fait du bien, je commençais à ne plus avoir les idées claires, le contrecoup des événements probablement. Nous en avons profité pour faire plus ample connaissance et il s’avère que Jimmy – qui semblait bien plus dans son élément là qu’à l’hôtel – a servi dans l’armée lui aussi, même s’il était en première ligne… c’est probablement de là que vient cette vilaine cicatrice. Lui aussi connaît – connaissait – Jackson : c’est ce dernier qui lui a trouvé un job chez Prospero Press.

Le docteur Bratovitch nous confie des informations particulièrement intéressantes : le meurtre de Jackson comporte plusieurs similarités à celui de 9 autres victimes d’un tueur qui porte le sobriquet de Scary Face, une affaire sur laquelle il consulte auprès de la police (mettre ses talents d’aliéniste au service des forces de l’ordre pour traquer les esprits malades… ironie du sort, c’est probablement une idée qui aurait plu à Jackson…
Miss Franklin, quant à elle, a fait jouer ses relations pour nous obtenir un rendez-vous privé avec le Pr. Cowles demain midi.

Après un dernier verre, nous décidons de nous retrouver de bonne heure chez Prospero Press avec Miss Franklin, le docteur Bratovitch (peut-être devrais-je les appeler par leur prénom… ces événements nous ont tout de même rapprochés) et Jimmy T. – le Père Lambardi veut en référer à sa hiérarchie et il ne connaissait pas Jackson personnellement. La tâche nous incombe d’annoncer la nouvelle à Jonah Kensington, le patron de Prospero Press et ami intime de Jackson. Nous devrions aussi en apprendre plus sur ses derniers travaux.

Je croise les doigts pour trouver le sommeil ce soir. J’ai beau avoir vu mon lot d’horreurs pendant la guerre, la vision du corps ainsi saccagé de Jackson restera à jamais gravée dans mon esprit.

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